Le retour d’Arsène
En juillet 1941, notre père revint de captivité. Le chaleureux accueil des amis, des voisins, des vieux clients, des membres proches ou éloignés de la famille lui fit gommer progressivement le pénible souvenir de ses quatorze mois de stalag. Bien que paradoxalement, il ait aussi hâte de conter aux anciens combattants les affres de ces longs mois de détention qu’en droit il n’aurait jamais dû connaître.
Il était partagé entre ressasser le sort injuste de son emprisonnement et se concentrer sur la reprise en mains de sa petite entreprise. Il disait avoir un ou deux projets pour atténuer les rigueurs du rationnement. C’était tout simple. Il suffirait de reprendre contact avec ses anciens fournisseurs, les interroger sur ce qu’il convenait de privilégier comme activités et en conséquence de s’organiser avec eux. Mais, comme on sait, les conseillers ne sont pas les prêteurs…
Arsène découvre comment son épouse a changée.
C’est alors, qu’il découvrit que durant son absence quelque chose avait changé : sa femme n’était plus la même. D’un côté, Marilou semblait plus proche de lui, plus tendre, à nouveau amoureuse.
Malgré leur âge, leurs ébats portèrent fruit : un enfant allait naître !
Le vieux médecin de famille les avait rassurés : cette naissance serait sans risque et, ce qui plus est, Marilou en sortirait rajeunie, son corps revivifié.
Une tendresse mutuelle illuminait à nouveau leurs rapports. Néanmoins, subsistaient d’anciens désaccords que notre père jugeait véniels et que notre mère considérait essentiels.
L’athéisme de l’un choquait toujours les croyances de l’autre.
Un enfant va naître
Le choix du prénom du futur nouveau-né fut l’occasion d’une de ces traditionnelles confrontations. Arc-boutés sur leurs positions respectives, ils admirent que cette dissension devait rester discrète.
Un autre aspect de l’évolution du comportement de son épouse le surprit plus encore. Il avait laissé une femme centrée sur le noyau familial, assez indifférente aux problèmes professionnels de son homme.
En rentrant du stalag, il trouva une femme active, sur d’elle-même, sachant vendre, affirmant par ses résultats son savoir-faire commercial. Avant la guerre, elle se contentait d’être « la femme d’Arsène ». Elle le secondait dans la mesure de ses moyens. Elle lui rendait service, avec le souci de rester à sa place, c’est à dire dans ce rôle secondaire de mère et d’épouse. Une frustration à peine consciente, mais accentuée par son illettrisme difficile à cacher aux amis d’Arsène la marginalisait. Certes, ils s’aimaient comme la majorité des couples de l’époque, trouvant naturel que l’épouse assume les vertus domestiques et l’éducation des enfants, pendant que le mari se consacrait à la tache prééminente de gagner l’argent de la famille.
Après l’exode et dès son retour à Vincennes, elle acquit en très peu de temps les qualités nécessaires à la conduite de l’entreprise. Nous l’avons évoqué plus haut, sa réussite à force de travail et d’initiatives commerciales affirma sa compétence. Sans même en prendre une claire conscience, car elle se disait toujours attachée aux vieux principes imposés au « deuxième sexe », elle avait en réalité changé de statut.
Déconcerté, Arsène dut convenir que sa Marilou, parce que plus libérée que lui dans son rapport avec la clientèle, savait par son boniment attirer « le chaland qui passe ».
Il s’inquiétait des conseils techniques toujours approximatifs, voire erronés, qu’elle prodiguait aux acheteurs. Mais il s’aperçut que grâce à sa faconde, les clients prenaient pour argent comptant ses réponses. Elle s’était fait une clientèle assidue et plus large que celle qu’il avait connu. Elle fit valoir pour le rassurer à défaut de le convaincre que la curiosité d’un client obligeait d’affirmer le savoir du vendeur. Juste ou faux, le conseil énoncé suffisait au client qui de toute façon n’y connaissait rien. Arsène ironisa sur le nom d’une poire dont elle avait sans hésitation gratifié un chrysanthème. Le client qui effectivement n’avait aucune connaissance en la matière, acheta la baptisée d’une appellation fruitée pour fleurir la tombe de sa femme. Depuis la « William » est resté célèbre dans notre famille.
Arsène se réserva la production des petits plants à repiquer puis, taille atteinte, à mettre en terre. Fleurs et surtout légumes. Les restrictions alimentaires et les tickets de rationnement créaient des besoins nouveaux, il fallait développer la surface potagère, sans abandonner la florale. Un vrai travail de jardinier, qui nécessitait des connaissances horticoles et maraîchères pour lui et pour Marilou une activité marchande dans laquelle elle excellait. Ainsi chacun avait son rôle à jouer.
Pierre Levallois le 12/08/2006.
Arsène dans son jardin reprend son travail.