Introduction
Le 1er septembre 1939, l’Allemagne attaque brusquement la Pologne. Le 3 septembre, la France vote des crédits militaires exceptionnels. C’est la guerre.
Le conflit s’annonce long et doit permettre la mobilisation de toutes les ressources coloniales. La sécurité offerte par la ligne Maginot doit permettre d’achever le réarmement engagé depuis novembre 1938. C’est le temps de la « Drôle de guerre « et, à celui du refus temporaire du combat le temps nécessaire de rassembler une force suffisante pour affronter les armées allemandes.
Arsène à 43 ans, quand le 19 février 1940 il est, à sa grande surprise, mobilisé. Il est affecté au Dépôt du 3e régiment du Génie, cantonné à Arras. Père de famille de deux enfants, il aurait dû échapper au rappel sous les drapeaux. De la classe 1916 il est effectivement mobilisable. Il aurait dû être en réalité passé à la classe 1913 qui, elle, ne l’était pas. À la naissance de ses fils, il avait négligé - ou ignoré - l’obligation de déclarer à la Gendarmerie de ces nouvelles charges de famille.
Si la décision de régulariser sa situation fut rapidement prise le 21 février 1940, la mise à exécution s’étala sur un trimestre. C’est après une courte permission accordée pour faire avancer son dossier auprès de la maréchaussée, qu’il rejoint son régiment le 18 mai 1940, afin de se faire libérer, dans les règles, de ses obligations militaires. Son carnet de route commence ce jour-là.
Afin de mieux comprendre la situation de mon père dans le déroulement des événements rappelons que le but d’Hitler est de vaincre la France et la Grande Bretagne aussi rapidement que possible pour placer les Etats Unis devant le fait accompli. La stratégie allemande, on le sait aujourd’hui, prévoit d’attirer les troupes françaises en Belgique, pendant que le gros de l’attaque allemande se fera dans les Ardennes. Rappelons également que la ligne Maginot ne couvre la frontière française que de la Suisse au Luxembourg. Par ailleurs la Belgique entend rester neutre et refuse l’entrée des troupes belligérantes sur son territoire.
L’attaque allemande du 10 mai 1940 sur les Pays Bas et sur la Belgique prend le gouvernement français au dépourvu. Le Général Gamelin envoie aussitôt la majeure partie de l’armée en Belgique.
Le 13 mai, les tanks allemands du Général Guderian contournant la ligne Maginot établissent une tête de pont sur la Meuse, dans les Ardennes. Une percée irrésistible de trois divisions blindées se développe sans que la division française mal commandée parvienne à la contenir.
Tandis que l’armée amorce son repli en Belgique, les troupes allemandes réalisent un mouvement d’encerclement. L’opération «faucille» de Guderian coupe les troupes françaises, concentrées dans le Nord, de leurs arrières.
L’Etat Major d’Hitler a tendu un piège que Gamelin n’a pas prévu. La débâcle française commence.
L’exode de milliers de français et de belges, qui encombrent les routes et que la Luftwaffe bombarde, accentue le désordre de la retraite.
Le 19 mai, Arsène a ordre avec ses compagnons d’évacuer Arras. L’exode est déjà commencé. Militaires et civils mélangés sont sur les routes. Arsène marche au milieu de la foule. Ayant atteint Hesdin, il bifurque vers Montreuil-sur-mer puis, toujours contraint, par l’encerclement effectué par les blindés allemands, se retrouve à Boulogne-sur-Mer. Le 25 mai, l’ennemi a investi la ville pendant la nuit. A cinq heures du matin, il est fait prisonnier. Du 25 mai au 10 juin, de Boulogne-sur-Mer au stalag XXI A en Pologne, Arsène note sur son carnet le pénible cheminement qu’il a vécu au milieu de centaines de milliers d’hommes partageant la même épreuve.
Le 10 juin, quand Arsène se retrouve au stalag de « Schilberg », le gouvernement français quitte Paris pour Bordeaux.
Marie-Louise, Suzanne et les gosses ont pris le 13 juin le dernier train en partance et se retrouvent au fin fond de la Bretagne où, peu après, l’avant-garde allemande, sillonnant grandes artères et petites routes les rejoint. Le 14 juin, dans la capitale presque déserte, les troupes allemandes s’installent.
Paul Raynaud, le Premier ministre, démissionne le 16 juin et laisse la place au Maréchal Pétain.
Le nouveau gouvernement demande aussitôt l’armistice. Signé le 22 juin 1940, le protocole fragmente le territoire en zones : l’Alsace et la Lorraine sont annexées au Reich. Le Nord et le Pas de Calais dépendent de l’administration allemande de Belgique. Les Ardennes sont déclarées zone interdite, exclusivement réservée aux colons allemands. Une ligne de démarcation, allant au nord, de Tours à la Suisse et à l’ouest de Tours à Bayonne, accordent ainsi les 3/5e du territoire à l’armée allemande.
Signature de l'Armistice à Compiègne
Le 10 juillet 1940, le Maréchal s’installe à Vichy et met en place son nouveau régime. Dans la convention d’armistice, l’Allemagne entend garder les prisonniers de guerre français jusqu’à la conclusion de la Paix. Elle en détient 1.800.000, qui lui servirait d’otages. Vichy pour en récupérer, doit prouver sa bonne volonté au Führer.
Dans son allocution du 25 juin le Maréchal avait déjà – par avance- expliqué aux français qu’un «ordre nouveau» commençait. L’Assemblée Nationale approuve par 569 voix contre 80, l’article unique qui met fin à la IIIe République et confie, ce qui est constitutionnellement illégal, les pleins pouvoirs à Philippe Pétain pour promulguer une nouvelle constitution.
Au stalag, une nouvelle arrivée de prisonniers augmente la population du camp et, par suite, diminue les rations et accroît la promiscuité, la prostration dans le baraquement surpeuplé décide Arsène de s’inscrire pour travailler.
Ces travaux se font à l’extérieur et sont rétribués. Peu évidemment. Dès le 24 juin, il est envoyé aux environs de Posen (Poznan en polonais) effectuer des travaux de terrassement et de démolition.
Le 24 août, Arsène reçoit la première lettre de Marie-Louise datée du 25 juillet.
Le 12 septembre, les prisonniers bretons sont informés de leur retour imminent en France. La politique des occupants cherche à créer dans les provinces une détérioration du sentiment d’unité nationale. L’exaltation des particularismes régionaux, l’inégalité des avantages accordés et des privations imposées font renaître les antagonismes et les tentations d’autonomie. Diviser pour mieux régner. Le 14 septembre, une partie des ressortissants bretons est libérée. Ils vont retrouver leur natale et ancestrale Armorique.
Le bataillon est en effervescence. L’espoir d’un retour en France est dans tous les esprits. Chacun fait des pronostics sur les dates probables de leur libération.
Le 30 octobre 1940. A Montoire, Pétain et Hitler se serre la main. Le Maréchal s’est engagé à collaborer politiquement avec les nazis. Le contenu est mince. Le Führer n’a en réalité, malgré la symbolique poignée de mains, aucune intention de se montrer souple envers la France, qu’il considère comme l’ennemie héréditaire et à la population racialement inférieure. Seule concession obtenue la France prendra en charge elle-même ses prisonniers en Allemagne.
Arsène perd le moral. Le 23 octobre, il note, « les derniers bretons sont libérés. Des alsaciens et des corses sont déjà partis ».
Avec ses compagnons d’infortune, il va passer un terrible hiver dans le découragement. Le vent glacial accentue la tristesse.
La « mission Scapini », chargée de mettre en exécution l’accord sur les prisonniers se manifeste en décembre par l’envoi de vivres et de vêtements. A Noël, un colis pour chaque prisonnier, un « cadeau Pétain ». Le « carnet de route » mentionne 1kg de « singe », 170 biscuits et une demi-livre de gruyère par captif.
A Vichy, l’Amiral Darlan succède à la tête du gouvernement le 9 février 1941 à Pierre Étienne Flandin qui lui-même avait remplacé Pierre Laval limogé par Pétain le 13 décembre 1940 pour son impopularité et l’absence de résultats concrets de sa politique de collaboration.
Darlan rencontre Hitler le 11 et 12 mai 1941. Il propose en échange d’une logistique à l’armée allemande en Syrie et en Afrique du Nord, une diminution de 100 millions sur les 400 millions de francs versés quotidiennement, depuis l’Armistice, à Allemagne.
Il obtient en outre la libération de 90000 prisonniers.
Arsène, avec huit autres hommes du bataillon, sont avisés de leur retour en France le Vendredi 13 de juin 41.
Plus de trois semaines s’écouleront sur le chemin du retour avant que le 7 juillet, Arsène soit à Paris démobilisé. Le 25 juin, il était encore en Allemagne dans le stalag XXIA quand il cesse de tenir son journal.
Pierre LEVALLOIS (juin 1999)