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Préambule

Arsène débute son carnet de route dès son retour à Arras après la permission que son chef de corps lui a accordé exceptionnellement afin qu’il puisse faire avancer son dossier pour sa démobilisation.

J'ai choisi de reproduire le Carnet de route tel quel. C'est la raison pour laquelle il est écrit dans un style un peu télégraphique.

Arsène a écrit son texte sur un ensemble de vieux papiers jaunis rassemblés, avec un crayon que l'on mouillait souvent avec la langue pour qu'il écrive. Aussi certains endroits sont plus lisibles que d'autres.

Retour au front d'Arsène.

Revenu à Arras le 18 mai 1940, je constate les dégâts causés par les bombardements sur le centre d’Arras, rue Saint Auber, un pâté de maisons entièrement détruites dont l’hôtel de l’Univers.

Le 19 mai, il est interdit de quitter la caserne. Accompagnant le secrétaire du commandant je sors en ville pour chercher dans les décombres la capote de celui-ci. Elle est restée dans une penderie renversée dans la maison qui vient d’être démolie. Le commandant venait à peine d’en sortir. C’est la deuxième fois qu’il doit déménager. J’en profite pour parcourir la ville.

Partout ce n’est qu’incendies et trous de bombe. Il n’est même plus possible de les combattre car un petit vent les communique de maisons en maisons (les conduites d’eau sont crevées par les bombes).

La gare est démolie, la « petite vitesse » brûle, un train de réfugiés a été bombardé et a été détruit en gare. On dit qu’il y a plus de 200 morts, et beaucoup de blessés (femmes et enfants).

Nous passons la nuit dans une tranchée.

Des immeubles de la rue Héronval effondrés après les bombardements allemands du 19 mai 1940 sur Arras. • © Ville d'Arras / Fonds Documentaire Alain Jacques.
Bombadier

Bombardier allemand en 1940

Nous entendons encore le vrombissement de la Luftwaffe, puis de nouvelles bombes qui tombent.

Départ pour la Somme

Enfin le matin, nous regagnons la caserne. Nous attendons l’ordre du départ que le colonel ne donne pas. Nous chargeons les archives du bataillon dans un fourgon de la 9e-Compagnie. J’y joins mon sac. La comptabilité est chargée dans la voiture du sergent chef Sylvain à 9 heures.
Le colonel n’ayant pas pris de décision malgré que les tanks soient aux portes d’Arras, le commandant nous dit de partir.

Tous les civils quittent la ville.

La gérante d’une épicerie nous prie de l’attendre, elle a deux petits enfants, une voiture d’enfant et elle en attend un autre. Je pousse sa voiture quelques kilomètres. Mais le cycliste du régiment me rejoint et me fait redoubler.
Nous ne sommes pas sur la bonne route. Je quitte la femme et ses gosses et fais demi-tour. Je m’arrête au carrefour j’entends au loin les tanks nous tirer dessus.

Nouvel ordre, il faut reprendre la route que j’avais quittée.
Je rattrape la femme. Je pousse de nouveau sa voiture d’enfant un moment, mais comme je suis forcé d’aller à une certaine allure pour suivre les copains et qu’elle a du mal à me suivre, je dois de nouveau la quitter.

Plus loin, je remarque une jeune femme qui pousse une brouette. Je prends la brouette, elle s’attelle devant avec une corde. C’est une « sportive ». Nous nous entraînons.
Je donne ma capote à un copain qui est monté dans un chariot. Beaucoup de civils ne sont pas entraînés pour ce nouveau « sport » et pourtant il leur faut bien marcher. Il fait si chaud, que nous nous arrêtons à un croisement.
Un petit bistrot est ouvert où il n’y a plus rien à boire sauf du Vambrèchie et du Champagne. Il faut se redonner des jambes. Nous vidons plusieurs bouteilles avec des civils, puis nous repartons.
Un peu plus loin le chariot où se trouve toute la famille de la jeune femme s’est arrêté pour faire reposer les chevaux et manger. Ils me donnent des sardines et un morceau de pain beurré. Je repars avec quelques copains. La colonne s’allonge.

Arriver avant d’entrer à Saint-Pol-sur-Ternoise, un gars de la 1ère compagnie nous emmène dans sa voiture.

En traversant Saint-Pol, une fillette, qui se trouvait sur le trottoir, se fait arracher la figure par un camion qui voulait doubler. Vision horrible.

Nous continuons vers Hesdin. La route est très encombrée. Cette pagaille est navrante. Personne ne prend d’initiative pour régler la circulation. Je descends fréquemment de voiture pour aller voir devant ce qui arrête le convoi. Je fais la police de la route.

Et on marche...

Trajet retour au front, St-Pol-sur-Ternoise-Hesdin
Trajet d'Arras à Montreuil-sur-Mer.

Comme il a été dit Arsène avait dû demandé une permission pour revenir à Vincennes pour faire le nécessaire pour corrigé l'oubli de n'avoir pas déclaré à la Gendarmerie qu'il avait 2 enfants à charge. Exceptionnellement, son chef de corps l'avait accordé.
Là, le voilà de retour dans son régiment dans l'attente que la Gendarmerie fasse le nécessaire pour le libérer de ses obligations militiaires.

Trajet vers Montreuil-sur-Mer.

Les hommes qui sont fatigués par cette route interminable (il faut une heure pour faire trois kilomètres) s’endorment à leur volant. Il faut les secouer. J’houspille un commandant qui roupille.

J’aperçois une voiture se mettre en travers de la route, pour entrer dans une cour de ferme. Je viens pour la faire circuler, surprise !!!
C’est le sergent chef Sylvain avec l’adjudant tout étonné de me voir déjà là. Ils me font coucher avec eux.

Le lendemain matin, nous arrivons à Hesdin. Nous y retrouvons Cheval avec le fourgon. Nous essayons de franchir la Canche, mais au-delà du fleuve les tanks sont là qui harcèlent les convois.

Nous prenons la direction de Montreuil. Le cycliste qui accompagne le sapeur Cheval me donne le vélo du bataillon. Je pars avec pour dégager la route devant Sylvain. Mais, au bout d’un moment, nouvel arrêt des voitures. Les tanks tirent sur la route et ses abords. Je décide de partir seul pour Montreuil. Arriver près de Montreuil-sur-Mer, je cherche un morceau de pain. Près d’un pont un officier d’artillerie m’en donne un morceau que je partage avec un jeune garçon qui m’a gardé le vélo.

On est à Montreuil-sur-Mer.

Le pont a été bombardé, j’en quitte les abords devenus trop dangereux. Je gagne l’ancienne citadelle. J’attends la fin du raid, puis je redescends par un sentier pour gagner la campagne.
Je tombe à la Madeleine, chez une brave femme, Mademoiselle Leborgne qui me restaure, me permet de me laver et d’écrire aux miens une lettre qu’elle fera parvenir dès que possible.

Chars allemands

Chars allemands en 1940

Je repars vers la mer, seule chance de salut. Je rencontre des jeunes à un croisement et les incite à aller vers Étaples. Survols de l’aviation allemande.

Quant à moi, je repars en direction de Boulogne. Bombardement de la route par les avions qui nous survolent sans cesse.
Un camion saute à 50 mètres de moi. Victimes carbonisées corps en lambeaux.

J’arrive dans la banlieue de Boulogne, à Pont de Brique, en compagnie d’un chasseur alpin. Nous dormons dans une ferme. On nous restaure avec du lait, du pain et du beurre. Nous repartons le matin pour Boulogne.
Arrivés sur le port, nous cassons la croûte sur le trottoir de la gare, puis nous nous séparons.

Je rencontre Hensy du bureau des effectifs. Dans les caisses abandonnées par les Anglais. Je récolte deux imperméables. Nous trouvons un petit bistrot encore ouvert. A nouveau, je vais à la recherche de pain.

C’est la cohue devant une boulangerie. Je fais le service d’ordre pour éviter la bousculade. Pendant que nous poireautons devant la porte, la boulangère distribue le pain par la fenêtre sur une petite rue de côté. Furieux, je vais l’attraper. Sans répondre, elle me colle un pain dans la main. Je n’ai plus qu’à me tirer.

Pas trop fier, mais que faire ? Je ne puis distribuer mon bout de pain à 50 personnes !

Je retourne au bistrot pour retrouver Hensy. Après la fermeture, nous nous régalons avec un plat de crevettes et du bon vin que la patronne nous donne.

L’après-midi, nous gagnons la citadelle où tous les militaires doivent se rassembler.

Le 22 mai, nous couchons dehors, plusieurs copains vont se coucher aux Pompes Funèbres, avec les corbillards.

Le 23 mai, cantonnés au collège Heufingue, en corvée, nous sortons de la citadelle pour chercher des vivres. Nous visitons une charcuterie, d’où nous rapportons du lard. Nous nous couchons dans les lits des pensionnaires.

Le 24 mai, incendie du collège. Nos vivres accaparés et enfermés par un caporal chef, sont entièrement grillés (bien mal acquis ne profite jamais).

Indécision du colonel, il faut évacuer les blessés des remparts.
Je suis volontaire pour les transporter au poste de secours de la porte d’Hauteville.
Le major nous fait patienter dans une cave, en attendant d’avoir besoin de nous. La cave est pleine de soldats tremblants de peur au fond de leur trou.
Une pluie de ferraille continue de s’abattre sur la ville et la citadelle.
Le major demande un volontaire pour aller prévenir l’hôpital Cazin d’envoyer deux ambulances. Le manque de courage des hommes qui ne répondent pas à un appel de solidarité, ne cesse pas de m’écœurer.

Je pars avec un gars emportant le plus gravement blessé sur un brancard jusqu’à la rue Cazin. Au début, tout va bien, mais juste avant l’hôpital, la rue est prise par le tir d’enfilade d’une mitraillette.

Nous devons attendre que les infirmiers viennent nous chercher par un chemin détourné. Du côté des jardins, une fenêtre s’ouvre en face de nous.
Les infirmiers nous aident à passer trois blessés, celui de notre brancard et deux autres moins gravement atteints que nous avons trouvés dans la cour d’un entrepôt en train de se poivroter, oubliant leurs blessures au milieu des bouteilles de rhum.
Nous passons le brancard par la fenêtre puis nous sortons dans le jardin. Nous démolissons un mur de clôture pour passer dans un autre jardin situé en contrebas. Nous agrandissons un passage dans un mur de cave en partie éboulé. Nous sortons dans la cour. Avec difficulté, nous escaladons une véranda où sont déposés des madriers.

Déjà repérés, nous essuyons le feu de la mitraillette.
Après une heure d’efforts, nous arrivons enfin à l’hôpital. Nous nous restaurons…
Nous repartons avec un peu d’hésitation. La mitraillette a été déplacée.

Retour à la citadelle.

Soldat sur la Somme

Soldats sur la Somme

Nous regagnons la citadelle mais impossible de rentrer. Les nôtres nous tirent dessus : tous ceux qui approchent, civils ou militaires, sont considérés comme espions de la cinquième colonne. Nous attendons dans une cave pleine de civils. Je rembarre un abruti de fayot de la marine qui décourage avec ses mauvais propos. Nous entendons le tintement des ambulances. Nous filons le train à celles-ci pour pénétrer dans la citadelle en même temps. L’accueil des copains qui ne pensaient plus me revoir est sympathique. Hensy m’a amené mon sac (sac que Sylvain lui a donné pour me le remettre avec une partie de ses propres affaires), mon paquetage était resté dans le fourgon.

Ça tire de partout, dans les arbres et les maisons. Nous voyons passer les balles traçantes.

Fait prisonnier.

Le 25 mai, à 5 heures du matin nous sortons de la cave.

Les bras en l’air, nous sommes prisonniers ! Nous jetons lampes électriques et couteaux. Nous descendons par la brèche ouverte dans les remparts, par les canons en batterie sous les murs. C’est avec un serrement de cœur que je vis ces instants. Je sentais monter la honte à mon front.

À cet instant, j’aurais préféré une blessure ou la mort à laquelle je m’attendais plus qu’à ce dénouement.

Prisonnier au cours d’une opération, c’est à la chance. Mais pris comme de vulgaires lapins dans un terrier, c’est une chose à laquelle je me résigne mal. Certes pour nous c’est la fin du cauchemar où nous vivons depuis deux jours sous une pluie de ferraille.

La longue marche.

Nous sommes emmenés vers la colonne Napoléon (dont la sculpture menace l’Angleterre). Nous stationnons dans un champ voisin où nous sommes déjà plusieurs milliers. Puis nous partons pour Desvres où nous couchons dans le stade. Il pleut durant la nuit. Nous sommes plus frais pour partir.

Le 26 mai, nous retrouvons Hesdin où nous devons coucher le long de la ligne de chemin de fer. Après une marche de plus de 50 km, sans rien dans le ventre depuis Boulogne. A peine installé, sur le ballast tant bien que mal, plutôt mal que bien, recroquevillé, enchevêtré les uns dans les autres, qu’il faut nous lever. A coup de bottes sous les pieds et des « los » (allez) et des « raus »  (hors d’ici) hurlés avec hargne pour aller se coucher quelques mètres plus loin. Quelle pagaille ! Nous marchons sur ceux qui sont couchés. Engueulades, de part et d’autre. Enfin au bout d’une heure, nous pouvons nous installer dans un chemin le long d’une haie avec une poignée de paille. Paille qu’on a pu récupérer à d’autres pendant la pagaille, car naturellement il y avait une meule de paille prévue. Les premiers arrivés se sont largement servis.

Et comme à l’habitude les derniers n’auront rien. Quand on marche comme nous le faisons par dizaines de milliers dans des pays où il n’y a plus rien, où les habitants ont à peine de quoi manger, où sont plusieurs fois passés avant nous des milliers d’évacués, obtenir un œuf, une pomme de terre chaude, ou un bol de lait, c’est miraculeux. A chaque fois, c’est malheureusement une bousculade de cinquante types quand il s’agit de se partager six œufs ou une tablette de chocolat. Il est interdit aux habitants de nous donner quoique se soit en cours de route. Exception faite des seaux d’eau sur notre passage. Notre colonne est lamentable.

Colonne de prisonniers

Prisonniers français sur les routes

Toujours en marche vers une destination inconnue.

Marche prisonniers

Prisonniers français sur les routes.

Le 27 mai, nous repartons pour Frévent. Nous crevons de faim. Nous mangeons des betteraves sucrières par tranches très fines, mais c’est trop âcre. Survient un orage formidable. Nous arrêtons devant une ferme où les sentinelles nous laissent nous abriter. Ce qu’elles font aussi. Ça tombe à seau. Nous pouvons acheter du beurre. On nous a promis de la soupe pour notre arrivée. Mais comme bien entendu, il n’y a rien. Nous couchons dans le marais. Durant la nuit, une pluie d’orage, l’eau remonte sous la couverture. Le matin, nous repartons très tôt. On nous donne des « knäckebrot ».

Le 28 mai au soir, nous couchons à Foncquevillers. Distribution de soupe ou de lait par les habitants. Nous couchons sur la paille dans une grange de la ferme.. Quand on couche depuis plusieurs jours à la belle étoile c’est un vrai paradis !

Le 29 mai, Ligny Thilloy, de nouveau à la belle étoile et cette fois tassés comme des harengs. Quand les gars sont installés, c’est tout un problème pour aller à ses besoins et ne pas piétiner les copains. Je suis toujours avec Hensy et un gars qui nous sert d’agent de liaison. Il suit toujours l’un d’entre nous et repère l’autre. Grâce à lui, nous nous retrouvons. Il y a trouvé son intérêt, car nous partageons avec lui le peu que nous avons de réserve. Je lui ai donné une de mes deux couvertures car le pauvre n’avait rien.

Je retrouve le sergent chef Sylvain et tout le bureau. Nous nous joignons à eux pour la nuit car ils étaient installés avant nous et avaient de la place pour nous. Distribution de soupe mais pas d’eau.

Le 30 mai, nous partons pour Cambrai. 20 kilomètres sans eau. Enfin, dans un patelin, une fontaine (Bellefontaine). Nous arrivons à Cambrai. Nous couchons à la citadelle. Nous sommes environ quinze mille. Tout est plein, couloirs, lavabos, les W.C. débordent. Nous couchons dehors.

Le 31 mai, repos. Trois heures de queue pour avoir un quart de soupe. Les «Sidis» ne font que ça. A mon tour, j’y passe deux fois mais avec bien du mal. Un copain de Cambrai a pu faire venir par des voisins quelques vivres de chez lui. Les copains m’ont gardé un demi-quart de pinard, une sardine, un bout de fromage et un bout de pain. Que cela est bon !

Le 1er juin, départ pour Catillon. Jusque là nous avions l’espoir que l’armée de l’Est tente de couper les arrières des allemands et nous délivre. Nous entendions au loin le canon. Mais au fur et à mesure que nous nous approchons de la frontière, notre espoir s’effondre.

À l’arrivée à Catillon, nous nous séparons définitivement des autres du bureau. Sylvain et Duponchelle partent le soir même en camion avec les hommes les plus fatigués. Sans doute, ne nous reverrons plus. Notre odyssée commune s’achève. Nous couchons dehors. Distribution de soupe. Visite des journalistes étrangers.

Enfin motorisé.

Le lendemain 2 juin, je pars avec Hensy. Nous montons dans les camions. Jusqu’ici, nous avons toujours avancé à pied. Nous ne pensions pas avoir tant d’endurance à notre âge. C’est toujours les plus jeunes qui flanchent et se font porter. Nous passons par Maroilles, la frontière belge. Puis Beaumont, Dinant, la vallée de la Meuse (magnifique) et nous arrivons à Saint Vith, pavoisé d’une foison de drapeaux à croix gammée.

Nous sommes dans les cantons d’Eupen et Malmédy, nouveaux rattachés au Reich. Ces nouveaux sujets du Reich:, nous sont plutôt hostiles. Plus que ne le sont les vrais allemands de souche.

Encore une fois, nous couchons dehors. Distribution de soupe et de pain moisi.

Le 3 juin, corvée au parc d’artillerie. Bonne gamelle de soupe d’orge. J’achète une livre de beurre pour un mark 20, que la sentinelle paie pour moi avec ses marks, que je lui rembourse en francs, soit 22 francs. Je parle un moment avec des soldats allemands qui se montrent surtout soucieux de la bonne opinion que nous devrions avoir d’eux.

Passons la ligne Siegfried.

Le 4 juin, départ pour Pronsfeld. Nous passons la ligne Siegfried («sans y pendre notre linge»). Le lieutenant qui nous convoie se montre plutôt chic. Nous sommes traités avec un peu plus d’égards. Au départ de Saint Vith, les habitants en ricanant nous annoncent que Paris vient d’être pris. Nous n’en voulons rien croire.

Nous arrivons à Pronsfeld, Un quart de thé. Nuit fraîche. Toujours pas d’eau.

Les wagons de marchandises.

Le 5 juin, au soir, on nous embarque en chemin de fer soixante par wagon, une boule pour 5 et fromage pour les soixante, sans eau. Nous passons la vallée du Rhin (magnifique). Quelques noms de ville, notées pour plus tard retrouver sur la carte l’itinéraire de notre pénible voyage.

Wagons tramportant les prisonniers

Wagons dit "wagons tatoués" ayant servi au transport des prisonniers.

En Allemagne : Rougerbank*, Reingein Rhein*, Kemph*, Vimheim, Manheim, et nous voyons Stuttgart, qu’on nous avait dit être un tas de pierres et qui a l’air d’assez bien se comporter, puis Bad Friedrickshald, Ulm, Augsburg.

Le 7 juin, nous passons de nuit le Danude. C’est l’Autriche, Lintz, puis le 8 juin à 5 heures du matin, nous traversons Vienne. A midi, le train passe en Tchéquie. Un arrêt à Prerov, un second à Ostrava. Les tchèques nous manifestent leur sympathie, et, il me semble, leur compassion. Ils avaient mis beaucoup d’espoir dans la France et sa grande armée. A voir défiler tous ces trains de prisonniers l’apitoiement subsiste mais l’espérance s’est éteinte. La Croix Rouge d’Ostrava nous sert une bonne soupe.

Le 9 juin, une nouvelle frontière est traversée. Nous sommes en Pologne. Katowice, la Silésie polonaise. Que de trains de charbons nous avons croisés !…

Le 10 juin le train s’arrête. Nous descendons à Schilberg, notre stalag.

Cinq nuits et quatre jours. Un voyage au bout de la faiblesse humaine. Nous ne sommes descendus que deux fois en cours de route pour les besoins naturels. Le reste du temps nous avons utilisé une boite de conserve qu’à tour de rôle, qu’on se passe et que je vide par le châssis étant le plus près. Il était temps que nous descendions. Nous nous serions battus. Si nous bougions un peu nos pieds nous ne retrouvions plus de place pour les reposer. Quelques-uns, les plus sans-gêne, prenaient leurs aises, mais les plus nombreux se contraignaient au peu d’espace qui leur restait. Durant ces 108 heures, je ne me suis pas allongé. Assis contre la cloison ou debout près du châssis. Au milieu la puanteur s’accentuait. Un fatras de jambes et de pieds entrecroisés. Les uns déchaussés, les autres avec leurs godillots. Les corps avachis et tout en sueur.

A chaque arrêt en gare, je m’efforce d’obtenir quelque chose à manger ou à boire. A chaque fois, j’ai partagé. Ni Hensy, ni moi n’avions de bidon. J’ai bien sûr, passé tous les bidons des autres. Quand, la gorge sèche, nous avons réclamé un peu d’eau, personne n’en avait pour nous.

Le 11 juin à 5 heures du matin, nous débarquons. Ce n’est qu’un camp provisoire. Soupe, douche, désinfection. Puis c’est le Stalag XXI A. «Séminaire»* tout neuf.

Arsène prisonnier

Photo au Stalag

Nous y sommes un peu à l’étroit, mais assez bien traités. Par contre trop rationné pour la nourriture.

Le 17 juin, nous pouvons enfin écrire.

Le 19 juin. Arrivée de prisonniers français faits en Belgique et venant du camp de Mespen. Nous sommes désormais mille huit cent hommes. L’atmosphère des chambrées est devenue irrespirable. Sans hésiter nous nous sommes inscrits pour partir ailleurs travailler. Nous aspirons au départ…

Arsène prisonnier avec des copains au stalag

Au Stalag, des copains, Arsène au centre

Le départ pour Posen.

Le 24 juin, c’est le départ des travailleurs pour Posen. Le réveil est à trois heures et demi. Le jus est à quatre heures et demi. On nous sert un plat de patates. À cinq heures, rassemblement. À six heures nous traversons la ville. Embarquement. Nous partions à neuf heures. Arrivée à Posen. Accueil sympathique des polonais. Malgré la défense qui leur est faite de nous donner. Quoique que ce soit, plusieurs risquent la prison pour nous passer quelques cigarettes. Nous cantonnons au fort Rauch, une forteresse entourée de barbelés. Le jus est à 10 heures. Les crevards se sont déjà faufilés à la cuisine. Mais rien n’était prêt pour nous recevoir. Le traitement qui nous est réservé ne me dit rien qui vaille. Pourtant, petit à petit tout s’arrange. Si les cuistots sont remplacés par d’autres, qui ne sont pas plus qualifiés, par contre nous sommes assez bien traités. Nous commençons à travailler.

Armistice signé
L'Armistice est signé !

Déjà au boulot.

Le 1er juillet, nous effectuons un tracé de route. Décapage et assainissement des marais. Nous démolissons les ruines d’un vieux fort. Beau temps jusqu’à fin juillet.

Après c’est une période de pluie et de froid qui arrive. J’ai fait le jardin de la Kommandantur des Stalags. J’ai obtenu l’autorisation d’aller visiter les jardins de la ville.

Le 22 août, avec Hensy nous partons pour Sedan faire une route bétonnée. Supplément de nourriture.
Mais mauvaise impression. Mauvais temps. Travail de bagnard. Mauvais moral.

Le premier jour, je suis renvoyé de la gare.

Je suis affecté ensuite au terrassement. C’est un travail un peu moins pénible dix heures de travail, un quart d’heure pour le casse-croûte, une demi-heure à midi et demi. Nous nous habituons à notre nouveau régime.

Le courrier, c’est bon pour le moral.

Enfin le 24 août, je reçois ma première lettre datée du 25 juillet.

Le 28 août, nous demandons à repartir pour Posen et le 2 septembre nous rentrons. Hensy reçoit quatre colis.

Le 12 septembre, les Bretons sont prévenus de leur prochain départ. Nous avons alors espoir que notre tour approche. On donne un départ possible entre le 22 et le 29 septembre pour le nord et la région parisienne. Le 15 octobre pour le reste des régions...

Les Bretons sont partis le 14 septembre.

Je reçois quelques lettres, deux de Lillebonne, et une de la maison.

Dimanche 15 septembre, pour la sixième fois nous écrivons.

Le dimanche 29 septembre, il ne s’est toujours rien passé, je garde espoir pour le 15 octobre puis pour Noël. Nouveaux accès de pessimisme. Un aumônier militaire allemand est venu faire un office protestant. J’y assiste. Je lui donne l’adresse de mademoiselle Felmi (ma marraine de guerre durant le conflit mondial de 14-18) pour lui faire savoir que je suis prisonnier. Il demandera l’autorisation à la Kommandantur.

Le dimanche 5 octobre, nous pouvons écrire une carte, et acheter des petits pains à la cantine. Nous sommes gâtés.

Travailler toute la semaine au marais. J’ai fait également les pluches pour la cuisine. Beau temps toute la semaine.

Nous avons été augmentés : nous avons 40 pfennigs par jour de travail.

Pour la dernière semaine d’août et la deuxième semaine de septembre, nous avons touché 60 pfennigs. Il paraît que nous allons toucher 70 pfennigs pour la semaine écoulée.

Le 6 octobre, autorisation d’écrire une carte.

Le mercredi 9 octobre, j’ai reçu deux cartes, celle de Pierrot du 7 et celle de Suzon du 17. Et l’optimiste me revient.

Le dimanche 13 octobre, nous pouvons écrire une lettre. J’ai obtenu une carte supplémentaire par la Kommandantur pour écrire à mademoiselle Felmi.

La semaine s’écoule sans apporter de nouveau. Beau temps mais froid (- 4°).

Le lundi 21 octobre, je reçois une carte de Suzon assez cafardeuse. Et de nouveau, je désespère de la classe pour cette année… Le mardi 22 octobre, nous autorisation d’écrire une carte.

Le 23 octobre. Départ des derniers bretons, alsaciens et corses…

Je reçois mon premier colis le 1er novembre, parti le 12 octobre. Un autre arrive quelques jours après, le 15 octobre. J’en reçois un de la maison du 19 octobre et un de «l’aide aux mobilisés vincennois». Nous écrivons une lettre le 3 novembre et une carte le 17 (Rumeurs de départ pour le 12 décembre).

Le 10 décembre, je vais travailler au Stalag comme bouif, c’est la bonne planque. Je remonte des tiges de godasses sur des semelles de bois pour faire des galoches.

Le soir en rentrant, on nous prévient de nous tenir prêt à partir en effet, Comme d’autres je m’étais fais inscrire comme vitrier. Le mardi 10 décembre, désinfection. Le mercredi 11, je fais mes adieux à mon vieux copain Hensy. C’est le cœur bien gros que nous nous sommes embrassés.

Le jeudi 12 décembre, départ pour Wollstein (73 km de Posen). Nous formons la troisième compagnie d’ouvriers BB 46. Au départ de Posen, bonne impression, car pour la première fois depuis notre captivité nous embarquons à la gare des voyageurs. Ça donne l’illusion d’une demi-liberté. Nous touchons une boule de pain pour trois et une boîte de boudin pour neuf. Nous arrivons à 16 heures. Bonne impression. Nous logeons dans une ancienne et grande ferme transformée en camp de triage. On nous donne une bonne gamelle. Pas de boulot les premiers jours à part un chleuh qui nous fait la chasse pour les corvées. Mais pas de rassemblement. Nous sommes plus peinards qu’à Posen.

Nouvel arrivage...

Le vendredi 13 décembre, 500 prisonniers de guerre arrivent. Ils viennent du camp de Sandorff. Pour eux c’est plus dur qu’à nous d’être en Pologne. En six mois nous nous y sommes aguerris. Eux étaient prisonniers en France, dans un camp à Drancy jusqu’au 15 décembre. Depuis, ils voyagent de camp en camp à travers le Reich. Ils ont mangé leur pain blanc en premier. Pour nous maintenant, par comparaison, c’est des roses. Tout c’est à peu près organisé. Depuis quelques jours un nouveau «bouteillon» circule. Notre bataillon d’ouvriers devrait partir pour la France. Mais comme pour tous les bruits qui circulent nous n’y attachons que peu de crédit. Nous avons du déchanter tant de fois.

Le 21 décembre, je reçois une carte de Masson du 25 novembre et une lettre de la maison du 21 novembre. Je ne suis pas trop surpris par l’annonce du départ du jeune Henri, je le pressentais par le silence sur son nom. J’en suis quand même bouleversé. J’avais cru faire une bonne action et je n’ai réussi qu’à créer une charge supplémentaire aux miens. Décidément je n’ai pas le sens de l’opportunité. Je le déplore. Tant pis pour ce satané gosse.

Le 23 décembre, je reçois le colis envoyé le 18 octobre. Que de gâteries ! Cela va permettre de fêter Noël avec les copains. Tous en ont reçus. Je trouve le cache-nez que ma petite Suzon a tricoté à mon intention.

Le 24 décembre, nous sommes choyés par nos geôliers. Nous recevons un pain d’une livre et une canette de bière par homme. Le 22 décembre, nous avions déjà touché le cadeau de Noël de Pétain : une boîte de singe de 2 kg (pour deux), 170 biscuits français, et environ une demie livre de gruyère chacun. Cela fait plaisir de manger des vivres françaises.

Souvent nous parlions de ce qu’avant la guerre nous gâchions. (Pas moi) des plats entiers de riz, de lentilles, de pâtes, de haricots, de rata, et de viande. Le camembert que beaucoup dédaignaient et qui nous fait tous rêver aujourd’hui. Des boules de pain que certains trouvaient trop rassis, qui nous font tant défaut. Combien de fois après avoir enlevé le plus moisi du pain reçu dans les colis en avons-nous apprécié la partie restée intacte ! Même le beurre rance nous semblait bon. Quand on a faim tout semble bon !   Même les Knäckebreins se vendent abusivement de 20 à 30 pfennigs la boîte de 125 g. Le même prix excessif pour une boule de pain, ainsi que la gamelle d’orge ou de patates. Ici pas de maux d’estomac. En France, certains ont souffert de trop bien vivre, et de retour à la vie civile ils redeviendront difficiles et délicats.

Nous sommes assurément loin de la perfection !

Tous prisonniers, nous devrions être solidaires les uns des autres. À part quelques-uns uns, c’est à qui sera le plus égoïste. Alors que notre misère devrait nous rendre sensible et meilleur envers notre prochain, nous sommes jaloux de celui qui obtient quelque chose en plus. Il en est qui se feraient crever plutôt que de laisser un peu plus au voisin. Chacun se voit plus lésé que l’autre. Même s’il a tout son comptant.

Et, la mauvaise foi ! Si l’un d’entre nous tente de ramener les choses au bon niveau, les esprits à la raison, on le traite immédiatement, de «professeur de morale». Il est vrai que j’ai vu des sous-officiers, des jésuites, imposer vertu alors que leurs agissements ne les qualifiaient guère pour cela.

Ici pour le moment, ça va, nous nous accordons. Bien que nous soyons 112 dans la chambrée, et que nous ne sommes pas pour rester…

Le 24 décembre, on nous sert un repas supplémentaire qui ne nous régale pas. Ce sont encore des pommes de terre cuites à l’eau. On nous avait annoncé des biftecks, mais c’est seulement un petit morceau de bœuf bouilli gros comme le pouce.

Des prisonniers travailleurs s’activent à finir une salle de théâtre en plein air mais couverte. Et on dira que les prisonniers ne sont pas comblés !

Les souvenirs, la nostalgie...

Aujourd’hui, 25 décembre, la journée semble plus longue que jamais. Chacun pense au Noël qu’il aurait pu passer chez lui. Chacun pense aux siens.
Je me représente Marilou et Suzon faisant un arbre de Noël et chercher à donner un air de fête pour distraire les enfants. Je voudrais les savoir heureux au moins quelques heures, ma pensée tout entière les accompagnent. J’ai bien cherché à donner le change hier soir. J’ai chanté avec d’autres quelques vieilles chansons. Des gars musiciens qui ont acheté des instruments à Posen, banjo, guitare et harmonica, jouent quelques airs que tous nous reprenons en chœur. D’autres ont raconté des histoires drôles. Mais on sent bien, malgré la bonne volonté des uns et des autres, qu’une certaine mélancolie flotte dans les esprits. Il y a des silences significatifs. Dans la salle glaciale, on ne peut pas rester longtemps sans bouger.

On va de temps à autre faire un tour dehors. Moi surtout, car le grand air m’est nécessaire. Il y a des copains qui ne sortent jamais.

Parfois quand je n’ai plus assez chaud je monte sur mon paddock superposé. J’ai une fenêtre à mes pieds, j’y contemple une immense plaine couverte de neige. Je parcours cette plaine des yeux et je suis le trajet du soleil, qui en allant se coucher vers l’ouest me rappelle la France.

Il y a les interminables parties de belote, manille-coinchée, et bridge. Depuis que je joue au bridge, les autres jeux ne m’intéressent plus. Mais comme les joueurs sont moins nombreux, je joue rarement, on ne peut pas toujours former une équipe. Le damier, ça ne m’emballe pas non plus, celui que Vincennes m’a envoyé, je le prête aux copains. A Posen, j’avais bricolé un jeu de dominos, je l’ai laissé à Hensy en partant. En échange, il m’a donné un quart de paquet de Maryland, le seul tabac que j'aime par goût. A Posen, nous fumions chaque dimanche une de ces cigarettes. Je continuerai donc seul. Et ce moment me ramènera en pensée vers mon vieux copain des mauvais jours. Dehors une équipe de football s’est formée. Je les entends courir et crier dans la cour. Ce matin, nous avons avec entrain cassé la croûte avec nos colis. A midi, pommes de terre en séance, de la vraie flotte. Heureusement, que nous avons tous de quoi améliorer l’ordinaire.

Le 28 décembre, j'écris deux cartes, j’en envoie une à Ferdinand et une à la maison.

Le 4 janvier 1941, je reçois une lettre de Maurice Brégère. J’ai un colis affiché, mais je fais le poireau deux jours les pieds dans la neige pour l’avoir. Enfin je le touche le 6. Heureuse surprise, c’est d’un expéditeur anonyme de Nice. Je me doute de qui c’est.

Le 7 janvier, je reçois deux lettres de Suzon, une du 26 novembre 1940, l’autre du premier décembre.
Je suis inscrit pour partir (à Dantzig, dit-on).
Départ prévu le vendredi 12.
Depuis mon arrivée à Wolstein, je faisais équipe avec Maurice Creux. Je vais à nouveau me retrouver seul. Il fait moins froid, les carreaux dégèlent. Ces jours derniers, il y avait un centimètre de glace à l’intérieur des vitres. Dehors, après le coup de blizzard qui déplaçaient la neige en fine poussière et qui vous cinglait le visage. Il y a un mètre de neige par endroits, et une moyenne de 30 à 40 centimètres partout ailleurs. Il paraît qu’il y a eu - 28°.

Le vendredi 12 janvier, il y a un départ pour Lissa (mais ce n’est par pour nous). Je reçois une carte de mademoiselle Felmi m’annonçant un colis. Il fait depuis quelques jours un peu moins froid. Une épaisse couche de neige recouvre toujours le sol. Nous ne sortons guère, car quand nous piétinons dans la neige, avec nos souliers nous ne pouvons nous réchauffer les pieds. J’en souffre particulièrement. Il y a un chauffage en brique dans la chambrée, mais il ne chauffe guère. Le sol est en terre battue. Avec les allées et venues de 112 types, ça fait de la boue. Il a fallu mettre des planches par terre pour isoler.

Le 14 janvier, nous écrivons, et naturellement nous recevons des lettres en masse, le 16. On dirait qu’ils le font exprès. Pour ma part j’en reçois huit. Deux cartes de Lillebonne, une de Pierrot du 28 décembre 1940, une lettre de la maison du 28 écrite par Jeannette. Deux de Suzon des 7 et 15 décembre. Cette avalanche de nouvelles, pas très fraîches, vous laisse un moment rêveur. Les bonnes sont gâtées par les mauvaises.
Le départ de Suzon me fait un petit choc au cœur. Je ne m’y attendais pas. Quoique. A la réflexion... je ne peux que l’approuver. Mais c’est si soudain, si imprévu, qu’il me faut un petit moment pour me ressaisir.
C’est la troisième mauvaise nouvelle que je reçois. La première, l’exode des miens en Bretagne. La deuxième, le départ d’Henri, la troisième, le départ de Suzon.

En contrepartie, j’ai plaisir à savoir que je peux compter sur Jeannette. Que Louis participe aux travaux du jardin, de ce côté je suis tranquillisé. La présence d’Yvonne à la maison, me paraît plutôt une charge, mais enfin !! J’espère qu’elle a appris à se débrouiller. J’ai plaisir à savoir que Marilou et les enfants ont été mangés chez Petit Jean, c’est signe qu’il est de retour à Paris, et d’apprendre que les gosses sont allés chez Léon qui les a amenés à Médrano. Je vois que les miens sont bien entourés, c’est un adoucissement à mon triste sort.

Il ressort d’après les lettres que d‘autres sont encore en route. Comme nous partons samedi, cela nous suivra à notre nouvelle adresse. Dans notre genre d’existence, il ne faut pas être pressé de recevoir le courrier. Les démarches entreprises par Marie-Louise, me font sourire. Pauvre femme, elle croit au Père Noël. Naïve, elle se figure que nos geôliers attachent de l’importance à notre âge ou à notre santé. Certes quelques-uns très malades sont rentrés, mais c’est comme ceux qu’on réforme de l’armée, leur pain est cuit. Je n’en suis pas là, heureusement, je me porte assez bien. Je n’ai donc aucune chance d’être rapatrié. Je vais tâcher de passer l’hiver dans les meilleures conditions possibles. Avec le beau temps, nous verrons…

Le 17 janvier, nous recevons deux jours de vivres. Deux boules pour trois et du saucisson.

Le 18 janvier, réveil à trois heures. Départ à 4 heures, embarquement dans les wagons. Avec la neige qui ne cesse de tomber j’appréhende ce voyage. Quand les chaussures sont pleines de neige impossible de se réchauffer les pieds. Aussitôt embarqué, je me déchausse et me roule les pieds dans une de mes couvertures. L’autre sur mon dos. Je suis loin de transpirer, mais le voyage se passe mieux que je ne le redoutais. Nous débarquons à midi à Montwy, notre nouveau séjour. Nous sommes dirigés aussitôt vers notre Stalag. Bonne impression. Baraquements neufs et confortables. Depuis que nous sommes prisonniers, nous n’avons jamais été si bien logés. Des chambres assez grandes où se logent 18 hommes. Des lits en bois à deux étages superposés, deux grandes tables, des tabourets.

La vie au nouveau camp

Pages du carnet de route

Extrait du Carnet de route original.

On nous donne du jus. Nous devons avoir de la soupe demain, par faveur, parce que, disaient-ils, nous ne devions être nourris qu’à partir de lundi. Nous avons aussi des poêles qui chauffent bien, des W C bien installés. Rien n’est laissé au hasard dans le Reich, tout est prévu ! Même un siège pour celui qui attend son tour.

Le dimanche 19 janvier, nous n’avons pas encore de paillasse, ce sera pour plus tard. Nous recevons un seau hygiénique pour ne pas sortir la nuit (le camp n’est pas entouré de barbelés). Nous touchons également une cuvette et un broc pour la chambre. Pas de soupe (déception), mais du jus. Revue de détail (qui n’a pas lieu, mais remplacée par une rafle des porte-monnaie, de marks de ville, de francs français et belges).

Le mercredi 22 janvier, nous commençons à travailler, nous allons construire des baraquements. Samedi après-midi, repos. Impression de la semaine : la nourriture est insuffisante, l’organisation est mauvaise. Cela vient peut être des chefs allemands, mais peut être aussi de l’incapacité des sous officiers français ou bien de celle du commandant de compagnie.

Le dimanche 26 janvier, nous nous levons à 5 heures pour nous rendre à la désinfection dans l’usine de sel, à Hohensalza, à 7 km de notre camp. La route est très glissante. A 12 h 30 nous rentrons exténués. Pas par la marche, mais pour éviter de tomber, à retenir notre pas.

L’épouillage se révélera peu efficace. Ceux qui n’avaient pas de poux peuvent s’en procurer. Avec ça, un froid de loup et rien dans le buffet.

La vie à l'intérieur des baraquements

Quand nous rentrons, il faut aller chercher la soupe (et ce n’est pas une petite corvée, ici), nous la rapportons mais pour la distribution c’est encore pire que d’habitude. Quelle pagaille !
Ici où tout est réglé comme papier à musique, pour la moindre des bagatelles, la soupe, par contre, ne retient pas leur attention, ça donne lieu à des altercations incessantes entre nous. Chacun se croit lésé ou estime qu’une autre chambrée est privilégiée (cet esprit de jalousie qui règne est insupportable). L’après-midi, remplissage des paillasses, nous devons chacun en remplir deux. Mais naturellement, certains font juste la leur, et laisse l’autre toile vide. Ce qui fait que des copains sont obligés d’aller les remplir à leur place. Pour le faire nous avons de la fibre de bois toute mouillée et raide de gelée. C’est peu pratique, les mains sont engourdies de froid à fourgonner dans les paillasses. Sombre dimanche, puis aucune correspondance durant la semaine. Rien de tel pour aigrir le caractère. Nous n’avons écrit qu’une seule fois ce mois-ci. Dire que la nouvelle méthode annoncée, devait nous permettre d’écrire quatre fois par mois et permettre un acheminement plus rapide du courrier !

Lundi 27 janvier, nous reprenons le boulot, il fait de plus en plus froid. Le soleil se fait voir mais ses rayons ne chauffent pas. Hier, Il y avait - 14°. La neige est gelée. Nous avons du mal à la casser à coup de pelle.

J’ai pu avoir une paillasse qui n’était pas mouillée. J’ai couché dessus, c’était tout bon. Beaucoup de copains ont suspendu la leur pour qu’elle finisse par sécher.

Le soir à l’appel, le sous-off’ allemand, accompagné de notre chef de compagnie, trouve des pommes de terre en train de cuire dans une boîte. Il demande à qui ça appartient. Personne ne répond. Sur la menace de supprimer la soupe aux deux chambrées, je me dénonce, ainsi que Fernandez. Mais le sous-off’ ne veut pas nous croire. Le coupable reste silencieux. Aurons-nous la soupe demain ? Si nous ne l’avons pas, nous pourrons remercier notre chef de compagnie, d’avoir suggérer cette sanction. Car c’est lui qui l’a suggérée devant la mauvaise volonté des hommes pour aller aux corvées. Il est dit que ceux qui ne seront pas levés à l’appel du matin seront supprimés de paillasses pendant huit jours.

Le mardi 28 janvier, nous ne travaillons pas. Il fait trop froid. On dit qu’il y a eu - 24° hier et dimanche - 20°, ce qui me paraît plus plausible que les - 14° annoncés.

Le 29 janvier 1941, je reçois 7 correspondances - deux lettres de la maison, une du 12 décembre de Suzon, 1 du 21 décembre de Jeannette, une de Nice de Suzon du 26 décembre, une de Pierrot du 10 décembre, une de Ti-Jean du 28 décembre, de Jean Krom du 23 décembre et une d’Henri Duhamel du 15 décembre. Quelle avalanche !!!

Nous ne travaillons toujours pas.

Le samedi 1er février 1941. Il fait de plus en plus froid -31° avec un vent qui vous coupe la respiration.

Les premiers colis arrivent. Hier, à la gare nous avons été de corvée de charbon. La route est toujours très mauvaise, il faut marcher à petits pas pour ne pas tomber. Vivement les beaux jours, car avec ce froid de loup et pas grand chose à croquer, nous n’arrivons pas à nous réchauffer. Le camp n’est toujours pas bien organisé. Quand nous travaillerons, nous serons mieux paraît-il, je veux le croire, mais pour le moment, c’est plutôt moche. Si nous pouvions seulement acheter du pain. Hier après midi, j’ai refait un jeu de Diamino, je le terminerai demain.

Dimanche 2 février. Il fait plus doux. Nous touchons une avance de prêt, qui en réalité est un acompte sur le retard. 9 Marks sur lequel nous prélevons dix Junaks et un paquet de tabac de 5 Junaks. En numéraire, nous touchons 8 Marks et 79 Pfg.

Le 3 février, nous déblayons la neige amoncelée par le vent de ces derniers jours. Je reçois une carte de Ferdinand m’apprenant le décès de Germaine survenu en juillet. Ce pauvre Ferdinand n’a pas de chance, pendant l’autre guerre, au front il apprenait la mort de Julienne, et alors qu’il est à nouveau en activité, c’est le tour de la seconde. Victimes indirectes de ces maudites guerres.

Je reçois également un colis de Marilou du 2 décembre 1940. Deux mois pour parvenir, il a mis du temps. Il est vrai qu’il était encore adressé à Posen. Ce soir nous avons pu acheter du tabac, des cigarettes et de la bière. Les cigarettes sont moins chères qu’à Posen, la bière aussi.

Le 6 février (de triste mémoire), nous avons droit d’écrire une carte, La réorganisation prévue du service postal n’est décidément qu’un leurre. Ici, on ignore toujours ce que les autres stalags savent. Ils n’ont pas connaissance des étiquettes que nous devons envoyer à notre famille pour recevoir des colis ! Quand pourrons-nous en recevoir ? Et cette nouvelle double carte quand sera-t-elle disponible ? Cela ne nous relève pas le moral. Ici, on nous répond service quand nous parlons nourriture ou habillement.

En raison de mon âge, je suis chef de chambrée. Les gardiens ne veulent pas que dans la journée je reste dans la chambrée. «  Nous vous avons sélectionné, par égard à votre âge et bien sûr nous n’exigeons pas de vous un gros travail, mais vous devez accompagner le groupe. »

J’ai compris et j’ai répondu que je ne voulais pas faire le garde-chiourme.

Je préfère travailler comme les autres.

Le 12 février 1941, je reçois une lettre de Marilou datée du 1er janvier 1941 et une carte de la maison signée de Simone. Quelle Simone ? Avec un mot des enfants, et deux lettres de Suzon des 3 et 8 janvier.

Je rentre pour aider le cuistot de la «Küche» des Allemands. Les jeunes qui y étaient, font la grimace de nous voir arriver pour les remplacer. Mais finalement nous n’avons récolté qu’un peu de café au moment de partir.

Le 13 février, nous sommes virés de la cuisine (combine). Je reçois une lettre de l’oncle Léon et un colis de Ti-Blanc.

Le 15 février, je reçois une lettre de Marilou du 11 janvier, la première adressée à Wollstein. La neige a fondu cette semaine, mais il gèle encore fort. Heureusement sans quoi, nous aurions un cloaque épouvantable avec cette épaisseur de neige.

Le 16 février. Sombre dimanche. Fouille générale ! Tous les outils sont ramassés par les gardes. Ma paire de tenailles est raflée. Je l’ai amer. Je comptais bien les rapporter. Mon dépit sert finalement de motif à rigolade. La journée se termine par une partie de petits chevaux.

Dehors souffle un petit vent d’est glacial.

Le 18 février, je reçois une lettre du docteur Henri Rosanoff m’informant de la maladie de Suzon.

Le 21 février, nous écrivons. Par ruse, j’arrive à écrire 2 lettres, une à Marilou dont je viens de recevoir la lettre du 30 janvier m’annonçant des colis, et une à Suzon.

Je travaille depuis quatre jours au bureau. Qui aurait pu croire que je serais «Bürokrat» et «Gefangene» en Pologne ! Où peut nous conduire le destin ! Je croyais pourtant bien terminer ma vie de voyages et de mésaventures, et me voilà à la veille de mon 44ème anniversaire ne sachant quand je reverrai ma famille et mon pays.

Carte des stalags

Carte des stalags

Le 28 février, j’écris une carte à Marilou.

Les chefs de compagnie ont fait un rapport pour exposer les doléances des prisonniers. En premier, manque de compétence : nous savons que des lettres adressées au Stalag B sont reparties de BB 46 comme étant «inconnues» au Stalag. Deuxièmement : nous n’avons pas touché ce que nous aurions dû des colis et des habits Pétain. Troisièmement : la paie, si nous avons obtenu une avance de 9 marks, les autres compagnies par contre, n’ont rien reçu. Les chefs voudraient que les salaires soient versés. Quatrièmement : que la cantine fonctionne et que nous puissions acheter du pain. Si seulement ça pouvait porter… Ça nous remonterait un peu le moral qui pour le moment, est à zéro. De même physiquement, notre affaiblissement est comparable à celui du début de notre captivité. Aucun d’entre nous n’entrevoit une date probable de libération.

Visite du général. Le rapport lui est remis, et ça porte ses fruits. Le soir même, nous touchons, une nouvelle avance de 3 marks. Les lettres en souffrance au Stalag sont d’urgence récupérées. Nous ne les toucherons naturellement qu’au fur et à mesure de leur examen par la censure. C’est épluché de près.

Je suis convoqué par le major pour passer la visite. C’est grâce à la démarche de Marilou. Sa supplique, contre toute attente, a quand même portée. Désormais en raison de mon âge, je serai affecté aux travaux légers (fini le terrassement). Le major me dit de venir le voir de temps en temps, afin qu’il puisse me surveiller la santé. Il me fera prendre du calcium quand il en recevra. Pour le retour, rien à faire, ils ont dit-il, ordre de garder le plus d’hommes possibles. A mon désir de retour, auquel il ne peut répondre, il substitue un intérêt pour mes éventuelles déficiences. On doit craindre notre retour en France !

Le 1er mars, nous avons droit d’acheter une livre du pain par personne.

J’ai reçu hier, une carte de mon grand Pierrot, ses cartes me font toujours un grand plaisir. D’abord, ça me permet de suivre les progrès de son instruction, et puis il me donne des détails sur la vie de la maison. Son style est assez bon. Encore quelques fautes d’orthographe dues à l’étourderie.

Le 5 mars. Aujourd’hui, mauvaise gamelle, protestation de quelques prisonniers. D’où, menace en cas de récidive de supprimer toutes correspondances pendant un mois. Pour beaucoup ça ne changera pas grand-chose. De fait, le courrier se fait rare. Notre moral est en baisse. Pour ma part à la veille de mon anniversaire je me sens à zéro.
A Posen, le jour de ma fête, je ne pensais pas pour mon anniversaire être encore en Pologne, et pour fêter les dix ans de mon petit Jacques, ne pas être à la maison.

Je suis en train de fabriquer un petits cadre pour photos.

Petit cadre de photos

Petit cadre de photos

Le 7 mars. La journée d’hier fut particulièrement pénible. Je pensais à tout ce que ce jour d’anniversaire rappelait de souvenirs. Ces jours de fête deviennent occasion de tristesse, qu’ici on ne peut même pas noyer dans un litre de pinard avec les copains. J’ai eu le cafard toute la journée et cette nuit j’ai peu dormi. Je pensais plein de mélancolie à ce que fût cette journée passée sans moi à célébrer joyeusement les dix ans de Jacques…

Le 13 mars, nous recevons enfin les fameuses étiquettes pour recevoir les colis. Mais comme bien sûr, c’est encore avec une complication supplémentaire. Il faut désormais des fiches spéciales pour les vivres selon leur nature. Il en faut une particulière pour le linge. Comme si nous avions à nous faire envoyer des vêtements en aussi grande quantité, ça nous donne au moins l’occasion de laisser déferler une avalanche de fiel. Ça soulage ! Nous écrivons une lettre.

Nous attendons la visite d’une délégation française. On nous a emmenés en promenade. Je n’y suis pas allé. Je suis resté pour tenter de les approcher afin de leur faire un rapport salé. Mais je ne les ai pas vus.

J’ai reçu le 10, le colis de 5 kg. Reste à venir celui d’un kilo.

J’ai fait un jeu de «petits chevaux» et un «d’Échecs». Je suis fatigué du bridge. Une fois de temps en temps avec de bons joueurs ça va, mais avec les apprentis, il n’y a aucun plaisir. Parce qu’ils ont tout le jeu en main et qu’ils n’osent pas prendre, on perd presque toujours.

Le 16 mars, nous touchons la paye, je reçois 7 marks. Ce qui doit me faire 20 marks pour 28 jours de travail. Pour Posen, j’ai reçu également 1 mark 40 sur 40 marks qu’ils me doivent. Là-bas, ils sont durs pour les lâcher.
Le 17 mars. Pour la première fois, je reçois une lettre qui a fait deux fois le voyage. Parce que refusée pour formule non réglementaire. Avec cette lettre de Marilou une autre qui est la copie de la première. Je suis un peu estomaqué du coût des graines et que Marilou a pu payé en comptant le montant. Tant mieux si ça marche.

Le 25 mars, Annonciation. Si seulement c’était celle de la classe. Il a encore neigé. On nous donne du savon. Nous pouvons envoyer une troisième étiquette de colis. A part les corvées, toujours pas de boulot. Aujourd’hui la section est «  de jour ». Des hommes sont partis couper quelques branches pour faire des balais, car dans ce patelin il est quasi impossible de trouver un balai. Quand on peut en trouver un, c’est de la camelote. Une espèce de genêt. Au bout de huit jours, impossible de s’en servir, Ici nos balais de boulot seraient du luxe.

Le 23 mars, j’ai écrit une carte «nouvelle formule» à Marilou. La veille, j’avais pu en écrire une sur une «ancienne formule» à Mademoiselle Felmi. J’espère qu’elle aura pu passer.

Le 28 mars, je reçois un courrier de Suzon. Le 29 mars, je lui réponds (le 25, j’avais envoyé la troisième étiquette)

Le 2 avril, je suis depuis vendredi employé aux pluches. Ce n’est pas très lucratif mais il paraît que c’est provisoire. On m’a promis du travail dans mon métier. On verra bien. Toujours pas de nouvelles de la maison. Je cherche un réconfort en relisant la carte de ma petite frangine. Mais hélas, il n’y a que huit lignes, alors qu’il m’en faudrait un journal.

Le 10 avril, trois copains mettent les bouts. Nous sommes de tout cœur pour la réussite de leur évasion. Ils ont du courage. Car, ils sont à 1.700 km de la France. Ils ont dû prendre leurs précautions. Ragueneau, Ternus et Radzik ont un atout, le dernier est polonais. Leur fuite est découverte le lendemain matin. Alors rassemblement à grands coups de gueule. Ils prennent ça mieux que je ne l’aurais cru. Ils pensent sans doute vu la distance, qu’ils seront bientôt rattraper. Nous y gagnons pour le principe quelques rassemblements supplémentaires.

Le 13 avril, dimanche de Pâques, pluches comme d’habitude, mais seulement jusqu’à 11 heures, car on a mis des hommes de corvées supplémentaires. A 11 heures, rassemblement de tout le bataillon avec tout le barda (et les tabourets). Fargeix qui est en train de débiter son petit boniment de camelot «Allons les ménagères. Dépêchez-vous avant l’arrivée des flics, etc.… »
Il est reconnu par le sous-officier à l’habillement (une peau de vache) qui l’a repéré quelques jours auparavant réclamant un képi (quelle idée). Un coup de pied sur son sabot pour lui rappeler de se mettre au garde à vous. Menace de tôle. On commence à appeler homme par homme, pour leur demander combien ils ont de chemises, de caleçons, etc.… Parce que sans rapport avec ce qui est porté sur nos fiches, le «Feldwebel» en a marre. Rompez vos rangs!

Depuis deux jours on nous annonce une surprise pour nos Pâques. En plus d’un supplément de patates, nous avons eu, tenez-vous bien, un dessert avec du blé à la façon d’un gâteau de riz avec de la confiture dessus. Ça n’a rien de délicieux. Ils ont rogné sur notre portion de confiture pendant plusieurs jours pour nous faire ça !
Enfin ils pensaient bien faire, ils font ce qu’ils peuvent, mais ils ne peuvent pas beaucoup.

Lundi 14 avril, c’est jour de correspondance, je réponds à Marilou pour sa lettre du 21 mars reçue le 10 avril. Ça faisait presque un mois que j’étais sans nouvelle.

Le 15 avril, je reçois la lettre de Marilou du 17 mars. La pauvre, elle était inquiète, elle supposait que j’écrivais ailleurs. Il est vrai que je lui ai parlé de Ferdinand, de Suzon, de mademoiselle Felmi, ma marraine.

Mais ces lettres n’étaient pas prélevées sur celles que nous envoyions ordinairement. Mais c’est du débrouillage… Je suis avisé de l’arrivée de mon colis du 31 janvier. Il aura mis du temps à venir.

On passe demander à ceux qui ont des frères prisonniers de se faire connaître… Il est question de les mettre ensemble. Je ne sais pas l’adresse du mien.

Et nouvelle sensationnelle, deux prisonniers sont appelés au bureau pour être libérés. Ce sont des forestiers. Ce qui compte pour nous, c’est le signe que le camp n’est pas oublié. Nous pensions depuis quelques temps que nous serions les derniers à être de la quille, notre moral qui était assez mauvais, reprend des couleurs.

Le soir, rassemblement. Le lieutenant rentre de Perm et apprend la fuite des 3 lascars. Lecture du rapport. La troisième compagnie n’aura pas droit à la bière toute cette semaine. Ça n’empêchera pas d’en boire. Les deux chefs sont punis de deux jours de cellule, pour ne pas avoir signalé le départ des gars. Ça va barder…

Dimanche 20 avril, la semaine a été marquée par un vent d’optimisme, qui commence à s’épuiser. Comme d’habitude, nous passons par quelques jours de résignation, puis de pessimisme, pour finir par une sourde révolte intérieure. Depuis 11 mois que je suis prisonnier combien de fois ai-je passé par ces alternances d’espoir et de cafard.

Le temps est enfin plus doux, mais dans ce satané pays, il n’y a pas de période de beau fixe. Le vent souffle très souvent pour faire place à la pluie.

Nous apprenons que beaucoup de lettres que nous avons écrites en février sont revenues au stalag, parce qu’elles ne portaient pas le cachet de la censure. Je ne crois pas que les miennes en fassent partie, car j’ai déjà reçu 3 réponses.

Nous avons été dotés d’un curé. Il y a eu messe ce matin. J’y assiste. Cent quatre vingt hommes y assistaient, soit le quart de l’effectif. Le pourcentage est à peu près le même partout où j’ai été. Une douzaine de croyants ont communié. Ma curiosité n’a pas été satisfaite, car j’escomptais surtout entendre le sermon. Mais il n’en a pas prononcé. A la fin de l’office, le prêtre c’est tourné vers les fidèles. « Mes amis, nous allons dire une dizaine de chapelets pour nos camarades qui sont tombés et pour nos familles » et d’entamer un « Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la Terre comme au Ciel. Donnez-nous aujourd’hui, notre pain quotidien. Pardonnez-nous nos offenses, comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Ne nous laissez pas succomber à la tentation et délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il ». Combien d’hommes récitent comme des machines, cette prière, et n’en tirer aucun profit personnel. Continuant, le prêtre entame «je vous salue Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. »Puis il s’interrompt laissant les assistants continuer «Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il. »

Que d’humilité dans cette prière ! Mais aussi quel manque d’énergie de la part d’hommes, qui au lieu de chercher à se perfectionner espèrent par la prière se dédouaner. Je sais par expérience, qu’il est impossible d’atteindre à la perfection, mais il est en faisant son examen de conscience de prévenir nos faiblesse et de vaincre nos démons intérieurs. C’est une lutte de tous les instants. N’est-il pas plus beau et surtout plus conséquent de mener cette lutte sans merci contre nos manquements, ces forces du mal qui sont en nous, par un effort de réflexion personnelle. Plutôt que de s’en remettre à une ou plusieurs divinités du soin de notre salut. Cherchons en nous, en sondant notre conscience le sens de notre vie. Quand arrivera mon heure dernière, si j’ai le temps et la possibilité de faire un retour en arrière, à ceux qui restent de demander si le pardon du mal que plus ou moins consciemment j’aurais pu leur faire. J’espère ne pas en avoir trop à me faire pardonner. Je tâcherai de mourir entouré de plus d’affection que d’opprobre. J’aurai gagné, sinon les indulgences célestes, du moins la paix que procure la lucidité.

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire du Führer, c’est une grande fête pour les Allemands. Peut-être que beaucoup s’en fiche, mais dans ce pays, où chacun se méfie du voisin, il y aura assez d’hypocrisie pour en faire une cérémonie solennelle

Cette semaine il y a eu également un rappel de jours de prison, des punitions données il y a 2 mois, à Wollstein, ont suivi jusqu’ici. Décidément, rien n’est oublié, rien n’est perdu. S’il pouvait en être de même pour la paix.

On nous a annoncé, hier, l’arrivée de biscuits Pétain. Attendons.

Le courrier quand il arrive... ça fait du bien.

Le 21 avril, je reçois une lettre de Marilou du 4 avril. Elle me réconforte quelque peu, car elle m’assure ne pas être trop privée. Elle me dit de prendre patience. Peut-être a-t-elle eu vent de quelque chose ?

Le 22 avril, je reçois la carte de Pierrot du 1er avril. Pas une faute d’orthographe. Et une carte de Marilou du 7 avril. La correspondance s’accélère.

Quelques hommes sont demandés pour travailler au dehors. Il faut quelqu’un faisant fonction d’ordonnance à l’infirmerie des bleus. Je suis proposé par le docteur Hongate, mais notre antipathique chef de compagnie, le sergent Spikel refuse, sous prétexte que je suis déjà affecté aux patates.

Le 25 avril, les «bouteillons» pour la classe imminente se multiplient. Nous reprenons espoir. Je reçois une lettre de Marilou du 28 mars. Après 3 ou 4 jours d’optimisme, de nouveau le calme plat puis le découragement. Nous avons eu connaissance d’un article du journal «Parisien» du 21 mars qui dit que 70000 prisonniers ont été libérés, mais que pour les anciens combattants on ne peut plus rien obtenir depuis le 13 décembre. Que s’est-il passé ?

La semaine a été très froide, malgré cela la campagne commence to reverdir. Nous ramassons des pissenlits, que nous assaisonnons avec de la graisse fondue. C’est bon de manger un peu de verdure !

Le 28. Possibilité d’écrire une carte que j’envoie à Suzon et une lettre à Marilou, à laquelle je joins une étiquette. Nous touchons également un «Trait d’union», cette feuille infâme qui occasionne encore bien des discussions entre-nous. Certains approuvent des articles, qui pourraient paraître juste à des lecteurs qui ignorent les dessous de la politique. Pour qui connaît, il n’en va pas de même. Les adversaires d’hier sont maîtres aujourd’hui et pour qui les connaît ! S’il n’y a qu’un son de cloche, il faut se méfier. Il paraît que Ferdonnet est chef des services de presse en France. On ne pouvait pas mieux choisir.

Le 30 avril, journée mémorable. Après les réclamations faites par l’adjudant Barthélémy, un wagon Pétain, destiné au camp supprimé de Wollstein, est partagé entre le BB46 et le BB47. Nous touchons une livre de sucre, 75 biscuits, 2 boîtes de singe, 8 paquets de gauloises troupe, 3 paquets de tabac et 2 cuillères de crèmes de marron. On revoit sur les visages de la gaieté. La fumée des cigarettes chasse le cafard. Le cantinier ne vendra pas beaucoup de «junaks » pendant quelques jours.

Le 1er mai, pas de boulot. Excepté les corvées pour les patates, mais du renfort nous a été envoyé pour ne pas faire de pluches l’après-midi. Jour de mauvais temps. A croire que le soleil n’existe pas dans ce satané pays. En France, il doit faire beau. Marilou doit être fort occupée avec la vente du muguet aujourd’hui.

Des copains ont reçu des lettres annonçant que des jeunes s’engagent dans l’armée. Un jeune homme de 16 ans et demi s’est dit volontaire pour venir en Allemagne. Dans un camp de jeunesse probablement. Si on ne peut « nazifier »   les vieux, avec un peu de battage, on va convertir les jeunes…

Petite rébellion.

Le 2 mai, un incident auquel il fallait s’attendre, se produit. Au rassemblement le matin c’est toujours un peu la pagaille. Mège par principe ne se met pas au garde à vous et reste les mains dans les poches, ce qui est chez nous très courant mais qui dénote mal dans un pays où la discipline est une raison d’être. Le chef de compagnie Spikel le rappelle à l’ordre. Mège n’en tient pas compte. Le sous-officier Spikel le convoque à son bureau et le traite de merdeux (sic). Le sapeur Mège qui ne manque pas d’orgueil, lui suggère d’être poli, le sous-officier vexé, le gifle, l’autre se rebiffe d’un coup de poing. Spikel riposte à son tour et sa bague griffe la joue de Mège. Voyant le sang coulé, ce dernier envoie un violent coup de pied dans le ventre à Spikel. Voilà les faits. Les conséquences sont spectaculaires Spikel ne jouit d’aucune sympathie dans la compagnie. D’où l’effervescence de celle-ci qui toute entière ne veut plus de Spikel pour la commander. Quand je rentre des pluches, je suis mis au courant de l’incident. A cause de mon ancienneté, je suis pressenti pour aller «demander le rapport» du lieutenant afin de nous débarrasser de Spikel. Quoique je ne sois pas très chaud pour présenter ce genre de réclamation, je ne peux pas me dérober. Après réflexion, je conviens que si quelqu’un a des chances de réussir, c’est moi. Je m’exécute donc, et le soir, réunion de Spikel, Mège et moi chez le lieutenant. Mège s’explique, Spikel répond et demande la convocation de l’adjudant Hérault de la première compagnie, seul témoin des faits. Explication. Mège est prié de sortir dans le couloir. C’est mon tour de plaider. Je suis un peu gêné, au début mes jambes tremblent. Aurais-je peur ? Je surmonte assez vite le trac car je sais ce que j’ai à dire. Posément, sans m’emporter, je rentre dans le vif du sujet.

Ma plaidoirie doit se borner aux desiderata de la compagnie. Le cas Mège ne doit pas m’intéresser. Il y a des torts des deux côtés. En prenant la défense du sapeur, j’accuse le sous-off et ma cause est perdue. Je commence avec assurance et retenue, s’en m’occuper de la présence des sous-officiers mon petit discours. « Mon lieutenant, je n’ai aucun grief personnel contre le sergent Spikel, je suis ici mandaté par la compagnie tout entière pour protester contre le mauvais commandement du sergent Spikel, et pour demander qu’il soit relevé du commandement de la compagnie ». Le lieutenant me répond « En effet le sergent Spikel a eu tort, au début, parce qu’il a manqué de fermeté vis-à-vis de vous. Mais à partir de maintenant, ça va changer. D’ailleurs une note sera lue au rassemblement à ce propos ». La punition infligée à Mège est minime, 3 jours sans paillasse. Quant à mon tour je sors, j’entendis le lieutenant passer un savon à Spikel. Ma mission est terminée. Je suis assez satisfait du résultat.

De cette démarche, nous ne pouvions espérer plus. J’avais d’ailleurs prévenu les copains. L’expérience me l’a prouvé, à toute réclamation de la base, on répond par principe par une sanction. C’est le système hiérarchique qui l’implique. De son commandement, Spikel ne serait pas privé tout de suite. On ne donne pas raison aux hommes de troupe contre le commandement. Mais le gradé en prendrait pour son grade… Au rassemblement, la proclamation du lieutenant blâme à la fois l’attitude de l’un et celle de l’autre.

Le samedi 3 mai, nous avons eu une séance de cinéma. Un film de marionnettes, bien présenté mais d’un humour naïf et lourdaud, «bon pour les enfants »

Dimanche 4 mai. Spikel a retenu la leçon. Il se débrouille pour nous obtenir ce qu’il aurait dû réclamer depuis longtemps. Jusqu’ici, il était plus soucieux de plaire aux allemands que de s’occuper de nous. Il réclame pour l’habillement, car il y a des vêtements envoyés par Pétain, que les Allemands gardent sans raison valable. Ils ont longtemps persisté à nous donner parcimonieusement de vieilles fringues allemandes. «En doryphore» comme leur dit l’adjudant Barthélémy.

Nous pouvons écrire une carte. C’est pour Marilou.

Le 7 mai, je touche le rappel de paie de Posen, soit 19 marks 20. Ils me calottent quand même les salaires de juillet et août.

Le 8 mai, arrivage de nombreux colis, j’en reçois un de 5 kg du 7 avril. Les pastilles pour la toux sont les bienvenues. Je tousse beaucoup depuis quelques jours. Il fait toujours un froid de loup. Nous avons encore presque chaque jour de la neige et des giboulées.

Le 9 mai. Lecture d’une proclamation. Un rappel à la discipline et précaution à prendre en cas d’alerte il doit y avoir quelque chose qui va mal. Plus de carbure pour s’éclairer. Maintenant on nous donne des espèces de bougies.

Le 11 mai. J’écris une carte à Marilou.

Le 18, j’écris une carte à Suzon et encore une lettre à Marilou, je joins une étiquette de colis..

Fausse joie.

Les anciens combattants vont être libérés, mais il faut avoir plus de 45 ans. Attendons.

Il est arrivé un nouveau wagon de Pétain au début de la semaine dernière.

Le 25 mai, nous avons organisé un crochet radiophonique (branché sur la lampe à carbure) « Radio Montivy longueur d’onde 0,25 m ». Je suis membre du jury. La soirée est assez réussie, quatre camarades musiciens ont prêté leur concours avec leurs instruments (violon, banjo, deux mandolines). Après distribution des prix, il reste 13 marks de bénéfice qui serviront à l’achat d’un accordéon.

Le 26, je reçois une lettre de Marilou du 2 et deux de Suzon des 26 avril et 7 mai. Je réponds par une carte à Suzon et une lettre à Marilou.

Le 1er juin, Pentecôte. Un temps splendide. Toujours tempéré quand le soleil se cache par un petit vent frais. J’envoie une lettre à Suzon. La semaine n’a pas apporté de changement notable à notre genre de vie. Le temps s’est mis au beau depuis peu. Nous passons sans transition de l’hiver à l’été. Il y a quinze jours, les arbres étaient à peine bourgeonnés, aujourd’hui, tout est feuilles et fleurs. Les champs d’orge ont verdi d’un seul coup. Dans ces pays à végétation tardive tout change rapidement.

Des livres et des jeux offerts par la Croix-Rouge sont arrivés il y a quinze jours. Nous avons à notre disposition des jeux, ballons de foot et de rugby, ping-pong… Les livres ne nous ont été remis qu’hier, il a bien fallu les censurer (pour la forme) car la Croix-Rouge n’envoie rien de compromettant. J’ai eu l’occasion de lire quelques livres reçus par des copains. Les petits romans ne m’intéressent guère, par contre, les classiques sont l’objet de mon appétit intellectuel. J’ai lu, « Eugénie Grandet » de Balzac, « le chemin sans retour » de Paul Bourget. Celui qui m’a le plus touché, c’est « le marquis de Villemer » de Georges Sand. J’ai eu les larmes aux yeux en découvrant devant ce grand mouvement, cette élévation morale, ce sens aigu des sentiments humains.

Le 3 juin, deux voitures de colis arrivent. Première distribution, il n’y en a pas pour moi. Attendons. Il fait un vent d’est nord-est plutôt frais, mais on finit par s’y habituer. Il ne se passe pas trois jours sans que le vent souffle. C’est bien un couloir.

Depuis quelques jours, coups de théâtre dans les chambrées. Plusieurs « échanges » (est-ce le soleil ou le bal que nous avons organisé qui en sont cause ?) ont été surpris dans une attitude équivoque. Les champions de la pédale ont fait un interminable sujet de conservation…

Le 4 juin, je reçois un colis de Nice, envoyé par les « Anciens prisonniers de guerre », en prime : l’inévitable « Trait d’Union », le paquet est esquinté. Il y manquait apparemment une boîte de conserve, dont il restait l’étiquette. Il contenait encore dix biscuits, une boîte de bœuf, un morceau de pain d’épice, du tabac gris et des macarons répandus en vrac dans le colis.

Le 6 juin, avec trois autres copains je suis allé à Hobensalza chercher le ravitaillement. Le beau temps s’installe, la nourriture est un peu plus substantielle depuis que nous recevons les wagons Pétain (nous en avons reçu encore cette semaine). Certaines corvées permettent de sortir en ville, où l’on rencontre autre chose que les uniformes vert sombre de nos geôliers, nous ravigote. Ce qui offre une diversion à notre vie de reclus. Malheureusement nous devons nous contenter de quelques sourires. C’est peut-être aussi bien comme ça, car l’homme est ainsi fait, qu’il n’est jamais pleinement satisfait de son sort. Si nous obtenions un peu plus nous voudrions, ce qui est bien normal, encore davantage. Cette diversion pourrait dans notre situation se révéler regrettable.

Le 7, nous sortons de nouveau pour chercher les patates. Mais juste à quelques centaines de mètres du camp, au bout des chantiers, où les copains travaillent chaque jour, pour nous qui ne sortons jamais c’est un événement.

Le dimanche 8 juin, nous sommes autorisés à sortir en groupe faire un bout de promenade derrière le camp au bord de la rivière. Deux heures hors des barbelés. C’est quelque chose. Pour les jeunes surtout, ils se baignent et c’est la joie. Quant à moi, je contemple de l’autre côté de la rivière quelques groupes de civils en famille, ce qui me donne sinon le cafard du prisonnier mais plutôt la nostalgie du pays que ressentent les exilés. Pour moi, malgré les événements, la vie si dure soit-elle, au milieu des siens c’est toujours du bonheur. Hier des prisonniers malades, qui avaient été dirigés sur Schilberg, sont revenus. Un gars de 42 ans, opéré de deux hernies, nous apprend que deux autres, Castellain et Masson plus mal en point que lui sont rentrés en France.

Le 9 juin, j’écris une lettre à Marilou et j’attends la dernière minute pour la remettre, car nous savons que des lettres sont là depuis une semaine. Les interprètes absents depuis quelques jours n’ont pu censurer le courrier. Nos lettres sont ramassées à 1 heure. A 5 heures, on nous distribue enfin le courrier. Déception ! Ce sont des lettres en retard une de Suzon du 17 avril et une carte réponse de Marilou du 25 avril.

Nouvelle lueur d’espoir.
On a redemandé aujourd’hui aux anciens combattants leur date de naissance.

La bonne nouvelle.

Le vendredi 13 juin, un jour qui s’annonce comme d’habitude. Épluchage des patates d’abord puis on vient nous dire qu’il faudra travailler à d’autres corvées dans le camp car nous aurons fini avant l’heure.
Nous protestons. Nous ne touchons que 4 jours sur 7 ! A 10 heures, l’adjudant Barthélémy vient m’annoncer la joyeuse nouvelle.

C’est la classe ! ! !

Enfin libéré !

Depuis quelques jours j’en avais le pressentiment ! La nouvelle est si brusque que j’en suis stupéfait. Puis je ris. Je chante. Je blague. Je suis plein d’impatience, en attendant le moment du départ. Je suis en vedette. Nous ne sommes que 7 ou 8 à partir sur l’effectif du bataillon. Que de questions de la part des copains.

Le 14 juin. Je n’ai guère dormi cette nuit. Nous avons rassemblement à 5 heures. Personne n’est en retard. À 3 heures 20 un copain vient pour me réveiller, mais je l’étais déjà. Nos paquetages ont été fouillés hier soir, nous reprenons notre fourbi au bureau du P.V. Il pleut. Nous allons à Hohensalza en fourgon découvert, l’adjudant Lervin nous a fait prêter des capotes, car hier soir, il fallait rendre capote et souliers. Nous partons à 5 heures et demie. Nous embarquons à 7. Départ 7 heures 12. Arrivons à Posen à 10 heures 50. Nous devons attendre 21 heures ce soir pour repartir.

Nous passons la journée au foyer du soldat, où nous ne sommes plus considérés comme des prisonniers mais comme des « soldats alliés ». Sommes-nous les pions d’un échiquier ?

Nous croisons un grand nombre d’hommes de troupes. Nous arrivons à Schilberg à minuit et demi. Après quelques tribulations nous arrivons au cantonnement à deux heures du matin. Nous sommes là, quarante-quatre. Mais dans le baraquement nous ne sommes pas seuls, que de puces ! Impossible de dormir. Combien de jours aurons-nous à passer là ?

Nous avons heureusement quelques vivres en réserve car la croûte est un régime jockey.

Le mercredi 17 juin. Un train sanitaire en gare nous intrigue. Nous apercevons de loin l’embarquement des malades. Mais il part sans nous.

Le 19, nouvel examen de nos papiers. Nous sommes prévenus que nous partons samedi.

Hier 18, nous voyons arriver un groupe de sept hommes. Se sont des jeunes E.O.R. Je reconnais d’abord, Gabory et par la suite tous les autres. Ils étaient avec moi à Posen. Ils avaient quitté le camp un mois avant. Je les croyais déjà en France depuis longtemps. Je ne pensais pas les retrouver là. Il y a Mahieux, notre ancien chef cuistot. Il n’est pas plus sympathique qu’avant. Il y a Gamas que j’ai grand plaisir à revoir, c’est lui mon prof de bridge. Je suis heureux d’en faire une partie avec lui comme partenaire.

Le 20 juin, nous allons travailler au jardin…

Le 21 juin. Le matin encore au jardin. En rentrant à midi il faut vite manger et rendre les couvertures. Visite des bagages et fouilles. Plombage des colis. De notre camp nous partons pour nous rendre au Gymnasium. Refouilles. Désinfection. Édification sur la « Kultur pommade ».

Retour comme au départ.

Le 22 à 8 heures, nous partons. À la gare, petite déception, nous pensions avoir un wagon de voyageurs, mais notre dernière illusion sombre. Nous ferons le trajet de retour dans un wagon à bestiaux.

Nous nous dirigeons sur Posen. Arriver à 12 h 30. Nous restons garés. Pour repartir à 19 heures, afin d’arriver à 21 heures à Creuz où nous passons la nuit sur une voie de garage. Nous repartons à l’aube à 4 heures et demie, accroché à un nouveau train de marchandises. (Creuz est l’ancienne gare frontière où l’on plombait les wagons qui devaient traverser le couloir de Dantzig à destination de la P. G. )

À 9 heures, nous sommes à Stargard. Depuis ce matin nous roulons vers le nord, à 10 heures nous arrivons à Stettin, sur la Baltique. Nous voyons quelques bateaux sur l’estuaire de l’Oder. Nous repartons le soir à 17 heures.
Nous arrivons à 10 heures et demie à Neubrandenbourg. Trente neuf heures de train avec des coliques j’avais hâte de débarquer. Nous montons au Stalag II A.

La vie de château.
Nous couchons à même le plancher. Mais de pouvoir s’allonger, j’ai bien dormi. Le matin, il nous faut déguerpir, un détachement de la classe 19 arrivent.

Arsène et d'autres prisonniers

Les prisonniers sentent l'arrivée de leur libération.

Le 25 juin, on nous harponne le matin pour aller biner les pommes de terre. L’après-midi nous devons y retourner.
Le lendemain, on veut de nouveau nous faire bosser.
Protestations. Car comme toujours et instruit par l’expérience et partout, c’est le système D qui a cours. Parce que les derniers arrivés, on se débarrasse sur nous des corvées.
Mais comme nous avons maintenant la tête dure. À d’autres !

Ça suffit, on a compris !!!...

Arsène Levallois (1940)

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