L’exode (Été 1940)
Marilou et Suzon.
Marilou, notre mère, petit nom qu’Arsène donnait à Marie-Louise, son épouse, et ma marraine Suzon, comme l’appelait Arsène, c’était sa demi-sœur.
Malgré leurs hésitations, elles se sont enfin résolues, à quitter Vincennes. La direction à prendre n’a pas encore été décidée. Les événements se précipitent.
Marie-Louise, Jacques et Pierre
L’alerte.
L’inquiétude s’accroît.
Le 3 juin, la Luftwaffe avait survolé les environs de Paris et bombardé alentours les aérodromes. Les sirènes d’alerte avaient retenti imposant le couvre-feu total. Nous avions éteint l’électricité, fermé rideaux et volets, obéis aux ordres du chef d’îlot. Éclairés par quelques lampes de poche, guidé par Galland, le patron de l’hôtel Monaco situé juste en face de notre demeure, qui muni de sa lampe tempête, nous avait fait descendre dans sa cave.
Les bombardiers déversent leurs bombes.
La panique.
Exode - la foule se rue vers les trains
Les clients de l’hôtel et quelques voisins s’y entassent. L’intensité sourde des explosions nous fait tressaillir. De plus en plus rapproché, l’impact des bombes nous fait trembler de peur.
Des bougies allumées, posée sur le sol, projettent nos ombres mouvantes sur les murs du cellier. Agrandies et déformées, elles sont si impressionnantes qu’elles accentuent ma frayeur. L’alternance des explosions et les détonations des canons anti-aériens nous angoissent. Certains ferment les yeux et se recroquevillent le long des murs de la cave, d’autres prient et se signent. Cœur battant et visage livide, je sens mes jambes fléchir et mes mains trembler. A côté de moi, Jacques pleure dans les bras de notre mère...
Le lendemain, Suzon nous apprendra que le raid allemand a fait 250 morts et 650 blessés. Contre la France, Mussolini est entré en guerre le 10 juin. C’est l’affolement. Les Allemands au Nord, les Italiens au sud, l’appréhension ne cesse de grandir. Les réfugiés ne savent que faire. L’Espagne de Franco n’est pas une terre d’asile. Nous sommes pris entre deux feux.
« Paris ville ouverte », décrété par Paul Reynaud, le Premier Ministre, ne rassure presque personne. La crainte d’une fourberie nazie dominait les esprits. On décida que rester serait une folie. Et, comme tous nos voisins, il nous fallait partir loin de Paris.
Le 12 juin, avec la famille Reynier, des voisins de la rue Joseph Gaillard nous prenons le dernier train en partance de la gare Montparnasse pour la Bretagne.
Le départ.
Native du Finistère, Jeannette, la femme de Paul Reynier, voisine et amie de Marilou, a plusieurs de ses proches qui habitent dans un tout petit village près de Fouesnant. Ils nous recevront. « Nous serons tous à l’abri, assure-t-elle, c’est un hameau minuscule qui ne peut être une cible militaire... »
La gare est envahie par les retardataires. Trop nombreux, ils empêchent toute progression vers l’avant du quai. Marilou prend les choses en mains et quitte à bousculer les voyageurs et repousser d’un coup de pied des valises encombrant notre progression, nous fraye un passage parmi la foule. Quand le train entre en gare, nous sommes parmi les premiers assis. Des sourires un moment éclairent les visages.
Le soulagement ne dure pas. Quelques passagers anxieux parlent tout haut. Ils ne s’adressent à personne, ils disent leurs craintes, notre ignorance de ce qui nous attend. Ils parlent des bombardements et des mitraillages qui nous menacent.
On prend des charrettes.
Départ pour la Bretagne.
Nous faisons confiance aux Reynier, ils disent que nous serons bien accueillis dans leur famille bretonne. L’espace d’un instant, je me demande ce qui se passerait si c’était l’inverse ? Si les Bretons nous rejetaient ? Si les indépendantistes avaient pris ombrage de l’arrivée en masse de réfugiés et de leur probable incrustation prolongée sur les terres d’Armor ?
Cette appréhension avait surgi en me souvenant des histoires que nous avait contées Jeannette elle-même, sur les séparatistes de sa province natale opposés aux partisans du rattachement à la République.
Marilou et Suzanne pensaient à notre fuite et à l’accueil qui nous serait réservé par les indigènes du trou breton, mais plus encore à notre retour problématique. Notre baraque de bois serait-elle encore debout ? Aurait-elle échappée aux incendies ? Notre rue elle-même serait-elle comme un fantôme sous les décombres avec des morts et des agonisants ? Les derniers survivants emprisonnés ? La prudence exigeait de nous terrer au plus vite dans ce hameau minuscule du fin-fond de la Bretagne. Les adultes firent les valises en n’emportant que le strict nécessaire. Cela faisait néanmoins huit lourdes valises portées par les quatre adultes et Henri, l’adolescent de quinze ans que notre père avait voulu adopter.
On avait donné aux deux plus jeunes, Gisèle (10 ans) et Jacques (9 ans) quelques trousses de toilette et autres bricoles. A moi (12 ans) le poids du dictionnaire Larousse en deux volumes, et les cinq indispensables masques à gaz imposés par le chef d’îlot. Le tout était évidemment très lourd pour moi. Mais je ne dis rien car c’était une exigence de Suzon. Pour elle, qui en avait manquée, pas question de sacrifier la culture. Pas question non plus pour Marilou de se démunir des masques, la sécurité avant tout...
Je m’efforçais alors de considérer ce fardeau comme le bien le plus précieux de notre chargement. La culture de demain et la sécurité de tous dépendaient de moi.
Les Reynier avaient oublié les indispensables masques. Gisèle me proposa d’en porter un. A l’ébahissement des deux familles, je lui confiai le mien avec l’autorisation de s’en servir en cas de besoin. J’aimais bien Gisèle, compagne de mes jeux, confidente de mes pensées les plus intimes. J’aimais moins ses parents, sa mère défigurée par une sorte « d’entropion » inversé, une partie de sa paupière inférieure de l’œil gauche s’était étirée vers l’extérieur découvrant un triangle de chair rose. J’évitais, comme bien d’autre de la regarder en face. Elle était une femme au foyer exemplaire, élevant sa fillette avec bon sens, disait-on. Elle était surtout pour Arsène une commère colportant trop de ragots qu’elle diffusait dans le quartier. Paul, son mari était ouvrier menuisier. Auvergnat d’origine, les pieds plats, il n’avait pas été mobilisé. Pensant à notre père, je trouvais cela injuste.
Notre exode dura trois jours. Le train s’arrêtait souvent en raz de campagne. Le conducteur de la locomotive jugeait sans doute prudent d’inspecter le ciel et les rails. Les risques encourus le justifiaient. Il faisait de courtes haltes dans quelques gares de campagne. Personne ne descendait mais, avec obstination, des familles affolées, tentaient vainement de pénétrer dans les wagons déjà pleins. Compartiments et couloirs bourrés de bagages, des voyageurs les uns sur les autres, ils leur étaient fatalement impossibles de se faufiler.
Arrivés à Rennes (ou au Mans, ma mémoire fait défaut), Jeannette nous fit descendre du train. Il nous fallait en changer pour rejoindre Quimper. Dans un angle de la salle des pas perdus nous posâmes valises, dictionnaires et masques à gaz. Comme la foule assiégeait les deux malheureuses boutiques situées dans la gare, les adultes se proposèrent d’aller à la recherche de quoi s’alimenter, laissant tout le barda à la garde des enfants. Ils nous recommandèrent de veiller qu’aucune personne ne s’approche de nos bagages. Les voleurs de valises étaient nombreux disait-on autour de nous.
La nuit était tombée, conformément aux règles de sécurité, la gare était à peine éclairée. Les quatre enfants, dont Henri, trouvaient cette initiative aussi injuste qu’imprudente. Injuste, car chacun de nous avions espéré se dégourdir les jambes et se rassasier au plus vite d’un gâteau ou « d’un bout de jambon dans un bout de pain, tartiné de bout en bout de beurre » grognait Henri ! Imprudent, car qu’aurions nous pu faire devant un voleur ou pire, devant plusieurs malfrats, armés de couteaux à cran d’arrêt ?
Henri, agacé, n’y tenant plus, décida de « faire un tour aux toilettes ». Il ne revint pas pour surveiller ces "bon dieu de bon dieu de bagages trop lourds". « J’en ai que foutre des frusques. Ces valoches volées, ce serait autant de moins à se coltiner pour aller s’enterrer dans ce pays de péquenots », avait-il dit ronchonné. Je n’étais pas loin de partager son avis. J’en avais soupé des deux tomes du Larousse.
Deux heures après, leur dîner terminé, les adultes revinrent, repus et le sourire aux lèvres. Chargés, heureusement, de pain et de pâtés du pays, de boissons, de biscuits et de confiseries. Regardant autour d’eux, ils s’inquiétèrent de l’absence d’Henri. Par solidarité, nous omîmes la durée de son absence, (la leur, nous avait paru autrement longue et inquiétante). Notre silence leur parut suspect. Gisèle finit par murmurer : « Il est allé aux toilettes … » Ce qui n’engageait à rien. Au bout d’une demi-heure, Suzanne et Marilou craignant un problème, allèrent à sa recherche. Entre temps, Henri qui nous épiait de loin, tout à coup surgit derrière les Reynier comme un pantin sortant de sa boîte. Le sourire aux lèvres, expliquant son retard par une erreur de direction. « Au lieu de venir vers vous, je me suis perdu dans la foule… » Si Paul connaissait l’esprit de débrouillardise de l’adolescent et son indépendance de comportement, il découvrit ce jour là son insolence. Après lui avoir dit, mi-figue mi-raisin. « Mon œil, mon petit gars…» Paul resta comme interdit quant à la suite de sa remarque, Henri se mit à regarder avec insistance le visage de Jeannette.
De retour, Marilou et Suzon, de manière ostensible, ignorèrent Henri. Elles aussi avaient compris son manège…
Dés cet instant, je crois, le sort de Henri était joué. Ce qu’il fit les jours suivants, on le verra plus loin, ne fit qu’accentuer encore leur décision déjà prise.
Le voyage.
Dans la pénombre de la gare, nous passâmes la nuit sur un des quais, assis ou couché sur le sol, au milieu des valises, les masques à notre portée. Au cours de la nuit, en trombe, deux ou trois trains traversèrent la station, sirènes hurlantes, enveloppés de vapeurs et de fumées blanches. A chaque passage, le fracas assourdissant nous faisait sursauter. Un cauchemar que je m’efforçais chaque fois de chasser de mon esprit pour me rendormir. Malgré la chaleur, je grelottais … J’ignore si tout le monde dormit aussi mal que moi, si l’épouvante que je n’étais pas seul à vouloir effacer de la mémoire, se conjugua avec les informations dont faisaient état quelques personnes bien informées, sur le mitraillage des trains par les pilotes allemands et italiens. Ces informations faisaient naître des visions de cauchemar. On recensait des milliers de victimes depuis le début de l’exode. Ajoutons les conséquences de la faim, des accidents de voiture, des rixes entre réfugiés, des agressions à l’encontre des paysans qui refusaient d’alimenter gratis. Sans oublier les enfants égarés, perdus…
Au petit matin, le train que l’on espérait arriva en sifflant. Les wagons dataient de Mathusalem, en bois avec une portière devant chaque compartiment.
A nouveau chacun se précipita. Un compartiment de huit places libres se présenta juste devant nous. Sans attendre l’arrêt complet du train, nous l’avons aussitôt occupé. Puis après une longue attente, le train enfin redémarra.
Le convoi fit halte dans une petite agglomération. Nous vîmes un homme accourir. Il chercha à entrer de force dans notre compartiment. Ouvrant la porte, il balança deux lourdes valises au milieu du passage, écrasant les jambes, les genoux, les pieds des occupants les plus proches. Suzanne avait poussé un cri de douleur, Gisèle pleurait en se frottant le genou, son père, les orteils endolories, protestait. L’homme, une sorte de brute à large carrure, déjà à moitié sur le marchepied et à moitié dans le compartiment, ignora les plaintes qu’il avait déclenchées. Avec impatience, il s’agitait, cherchant en nous bousculant à nous contraindre à lui laisser une place. Le chef de gare siffla. L’homme voulut pénétrer de force.
Quasiment folle de rage, Marilou se leva et se précipita sur lui.
Elle alpague le goujat, le secoue par les revers en lui hurlant dessus, puis emportée par l’élan, elle le repousse violemment hors du train. Surpris, il s’affale sur le sol. Notre mère prend les lourdes valises et, comme des plumes, les balance sur le quai. Leur contenu se déverse sur le sol. Le costaud, ramasse rapidement son linge épars, puis sous les quolibets, se dirige en courant vers le premier wagon où finalement avant que le train démarre, il parvient à se caser au milieu du compartiment malgré des protestations indignées.
A peine essoufflée et sans rien dire, sous nos regards ébahis, Marilou s’est assise entre Jacques et moi.
Mais, bien qu’époustouflé par l’exploit, je restai inquiet. Je craignais les représailles du butor qui au prochain arrêt allait surgir devant nous avec les plus noirs desseins.
Sans que notre mère y porte une seconde d’attention, Paul le pensa tout haut.
Heureusement nos craintes furent vaines. Dans le premier wagon l’homme avait été poussé dans les toilettes, ses valises serrées contre lui pour en retenir le couvercle arraché, que son linge ramassé en vrac, empêchait de fermer.
Finalement le trajet se poursuivit, avec une nouvelle passée dans le hall d’une petite station où nos deux familles restèrent couchées l’une à côté de l’autre, allongés sur le sol, nos bagages accrochés par des ficelles à nos poignets. (Une idée d'Henri que les adultes trouvaient enfantine, mais que les enfants justement affirmaient efficace). A la vérité, plus que les aigrefins, je redoutais les hurlements des sirènes d’alerte.
Le chef de gare avait eu l’ordre de vider les compartiments, de nous abandonner sur le quai pour revenir en arrière. Une tâche paraît-il plus urgente l’exigeait. Au matin, un autre convoi prit la relève et quelques heures après nous débarquions à Quimper.
J’ai perdu le souvenir de comment nous effectuâmes les quinze kilomètres qui nous menèrent à Fouesnant puis à Pont Henvez. Par car, carriole ou char à bœuf ? Par contre, je me souviens des quatre derniers kilomètres parcourus à pieds. Épuisés, la fatigue nous faisant trébucher, les yeux mi-clos à cause du soleil, nous avancions sur la route, à distance les uns des autres. Nous avons été accueillis par des sourires, les Reynier par des embrassades. Puis, rapidement restaurés d’un grand bol de lait encore tiède et d’un bout de fromage sur un quignon de pain, ils nous menèrent dans la grange pleine de foin sur lequel nous nous sommes écroulés.
Dans le trou…
Au petit matin une mauvaise surprise nous attendait. La pétarade d’une moto, nous avait réveillés. Elle s’accentua lorsque nous avons ouvert la porte de la grange.
Au centre du carrefour, dans un side-car, deux soldats allemands, casqués, les yeux cachés derrière de grosses lunettes teintées et armés de mitraillette, inspectent, du centre du carrefour, les lieux et les quelques habitants inquiets. Puis lentement, ces conquérants couleurs vert-de-gris, ces tragiques Cavaliers de l’Apocalypse, font le tour du carrefour, nous dévisagent, un rictus de satisfaction aux lèvres. Puis, dans une assourdissante accélération du moteur, ils s’éloignent vers Beig Meil. Nous les avons regardés disparaître au loin. Notre mère et la marraine, encore choquées, tremblantes et totalement découragées, nous serraient dans leurs bras.
Dans les jours qui suivirent, Suzanne et Marilou pensèrent que le retour à Vincennes restait prématuré. On savait que le 14 juin, les troupes allemandes avaient pénétré en vainqueurs dans la capitale, mais on ignorait qu’ils l’avaient fait sans bombardement, ni fusillade de civils, en respectant les immeubles et les édifices. A la radio, elles avaient entendu le texte d’une affichette placardée sur les murs de Paris :
« Paris ville ouverte »
...soldats allemands casqués, les yeux cachés derrière de grosses lunettes teintées...
« AVIS »
« Paris ayant été déclaré « Ville Ouverte », le Gouverneur militaire invite la population à s’abstenir de tout acte hostile et compte qu’elle conservera le sang-froid et la dignité qui s’imposent en ces circonstances »
Le texte semblait vouloir rassurer, mais Suzanne restait sceptique. Depuis son séjour si déplorable à Villerville, Marilou avait toute confiance en Suzanne. Elles s’aimaient comme deux sœurs. Elles se concertèrent et décidèrent par prudence d’obtenir d’autres informations avant de prendre une décision. Des rumeurs circulaient sur les provisions qui s’épuisaient, les moissons qui ne pouvaient plus attendre, les usines qui ne pouvaient pas tourner. La déliquescence de l’administration paralysait le pays. On parlait du désespoir des familles devant les ravages causés par les incendies de leur village, des villes défigurées, vidées de leurs habitants, silencieuses, mortes.
Pétain est élu président du conseil.
Elles apprirent en écoutant la radio, que le 16 juin, Pétain était devenu chef du gouvernement, ce qui en rassurait quelques-uns, car ils misaient sur le prestigieux passé du Maréchal, d’autres moins nombreux ne lui faisaient pas confiance : trop vieux et, ce qui plus est, réac !
Quant il demanda l’Armistice à Hitler, personne n’y croyait autour de nous. Pourtant le monstre nazi, l’homme à la longue mèche et à la petite moustache, la lui accorda le 22 juin. Les optimistes eurent quelque mal à s’en réjouir, car tous s’inquiétaient des conditions imposées, même si un « lâche » soulagement habitait les esprits. « La guerre est finie » titraient les journaux du mardi 25. On découvrit alors les conditions financières délirantes que la France devait assumer, l’obligation chaque jour de verser 400 millions de francs pour l’entretien des troupes d’occupation, à laquelle s’ajouta le pillage méthodique des autorités allemandes, qui réquisitionnaient, au profit du Reich, par wagons entiers charbon, essence, bétail, vins, matières premières. Pour couronner le tout, le partage en deux du territoire, un tiers pour le Maréchal traître, qui avait fait « don de sa personne à la France », deux tiers pour Adolf, le fou criminel.
Bien plus tard, on apprit que 100 000 morts, militaires et civils réunis, avaient été dénombrés durant la Campagne de France, et qu’un million et demi de prisonniers de guerre étaient enfermés dans les stalags pour n’être libérés qu’à la fin des hostilités.
L’examen probatoire »
Suzanne et Marilou, pour l’instant, sont encore dans l’expectative.
Finalement, elles repoussent leur retour et louent une petite maison dans laquelle, un peu trop les uns sur les autres, nous nous installons. Elles décident de nous faire admettre à l’école du village jusqu’aux vacances de juillet. Jacques et moi, est-il besoin de le dire, n’étions pas très enthousiasmés par cette décision et nous traînions les pieds sur le chemin. L’école située en pleine campagne, entourée d’arbres, était modeste : une seule classe avec quatre rangées de tables, trois pour les garçons, une pour les filles. Chacune comportant de subtiles divisions suivant l’âge des écoliers. L’institutrice, chaussant ses lorgnons, nous posa quelques questions pour juger de notre niveau. Il lui parut sans doute médiocre, car elle nous installa au fond de la classe derrière les filles. Il n’y avait plus de place dans celles de garçons.
Les premiers jours nous fûmes l’objet de la curiosité des autres enfants. Mais nous perçûmes assez vite qu’elle avait fait place à quelque chose qui frisait l’animosité.
Plus que jamais les Bretons se partageaient en deux, une petite majorité se disait francophile, une grosse minorité ne voulait pas en entendre parler. La déroute de l’Armée française avait remis d’actualité le vieux slogan : « La Bretagne aux Bretons ! » Le soir à la veillée, les vieux militants de la sécession, évoquaient le noble passé d’opposition de la Bretagne. Déjà sous l’Ancien Régime, elle n’avait cessé de s’agiter. Au cours de la Révolution, elle avait appuyé le fédéralisme Girondin, participé aux guerres de Vendée, développé une indomptable Chouannerie. Les Allemands, ce qui plus est, encourageaient le morcellement des nations qu’ils occupaient… Bref, les « Parisiens têtes de chien » n’avaient pas leur place en Armor.
A chaque récré, un attroupement serré de gamins nous faisait face, nous isolant de la surveillance de la maîtresse aux lorgnons. En patois, ils nous interpellaient, au milieu de rires qui ne me disaient rien qui vaille. Les cours terminés, j’avais pris mon frère par la main et à grandes enjambées l’entraînait loin des malintentionnés. Je devinais leurs conciliabules amusés et craignais en guise d’examen probatoire une tentative de bizutage. Dés que nous percevions dernière nous un bruit de galoches et de sabots nous prenions nos jambes à notre cou, nous détalions aussi vite que possible pour arriver tout essoufflé dans les bras de Marie-Louise. Suzanne et elle ne prêtaient qu’une oreille distraite à nos récits inquiétants; elles gardaient sans doute en mémoire notre mauvaise volonté première.
Vint un jour où un commando de garçons et filles décidèrent de passer à l’action. En courant une partie d’entre eux avait disparu en avant du chemin, le reste nous emboîtait le pas. Pressentant que nous allions être encerclés, pris entre les deux groupes, je compris que le piège allait se refermer… Avisant la barrière d’une prairie, sans trop réfléchir, nous la franchissons à toute allure. Jusque-là nos fines sandales parisiennes nous avaient protégées des gros sabots bretons, mais cette fois là, elles ne furent pas opérantes. Pieds nus, ils nous rattrapèrent. Les plus grands nous renversèrent sur le sol, pendant que les autres s’évertuaient à nous déculotter. Notre peur, notre honte, nos cris de protestations, semblèrent les satisfaire et sans autre violence nous relâchèrent. Filles et garçons, après avoir ramassé leurs galoches, s’égaillèrent, courant vers la route.
Les larmes aux yeux, nous remontâmes caleçon et culotte et tristement reprirent notre trajet de retour. Sur le chemin, je ruminais mon amertume, vouais aux gémonies ces bouseux, condamnait leur intolérance calquée sur celle de leurs parents. Je ne voyais plus la joliesse du paysage, de la verte végétation entrecoupée de roches, que nous avions tant appréciées à notre arrivée. Ce décor que Suzanne vantait avait disparu. Le charme était rompu.
Les pleurs de Jacques et ma véhémence contre les marmailles péquenaudes réussirent à dissuader notre mère de nous forcer à subir de nouveaux sévices des sauvages du trou perdu.
Elle discuta avec Suzanne des avantages et des risques de notre retour à Vincennes.
Ce qui fut en réalité déterminant dans leur décision furent les frasques incroyables d’Henri. Elles nous avaient mis en délicatesse avec le voisinage. Il nous fallait partir.
Henri, l’orphelin.
Pour l’évoquer revenons en arrière. Cinq mois auparavant, notre père en déambulant dans les rues d’Arras, avait remarqué Henri. Celui-ci attirait l’attention des badauds. Malgré les malheurs du temps et l’imminence de la catastrophe, l’adolescent captait l’attention par ses histoires, faisait rire par ses réparties. Ce gavroche, plein de malices, plaisait à Arsène. Il l’interrogea. Le gamin avait quatorze ans à peine. Parents décédés dés son plus jeune âge, il était pensionnaire de l’Assistance Publique, mais incorrigible fugueur, il s’était enfui de l’orphelinat. Le récit de cette enfance malheureuse impressionna Arsène. L’idée lui vint qu’il pouvait rendre service au gamin et y trouver avantage.
Quelques années avant la guerre, il avait déjà pris sous son aile un sympathique clochard, lui donnant un toit, un lit, un couvert et… un foyer. En échange de quoi, il lui demandait de travailler la terre à ses côtés. Au grand soulagement de Marilou, l’expérience tourna court. Le nécessiteux buvait comme un gouffre, et travaillait « comme un pied. ». D’un commun accord Arsène et son clochard se séparèrent.
Marilou, n’avait alors pas compris, compte tenu de l’exiguïté de la baraque qui nous servait de logis, que l'on puisse la considérer spacieuse comme une Arche de Noé. Elle voulait bien rendre service mais pas au prix de cette promiscuité.
A sa première permission, notre père, un humaniste « dans les nuages », n’avait pas cessé de narrer les propos si spirituels d’Henri.
A la deuxième, il nous l’amena et fit les présentations; il serait bientôt le frère adoptif avec qui nous aurions la joie de partager jeux et bons sentiments.
Marilou en resta sans voix. L’Arche de Noé était de retour. Puis elle pensa que son époux avait, par cette adoption, voulu se prémunir d’une nouvelle mobilisation, ces trois charges d’âmes dissuaderaient les Pandores. Elle cacha sa désapprobation. On verrait plus tard…
Impassible, elle écouta son mari assurer qu’à son retour, qu’il savait proche, nous nous en trouverions beaucoup mieux. Il formerait Henri à l’art des jardins. Il lui donnerait ainsi un métier convenable. Puis l’orphelin l’accompagnerait sur les marchés où sa faconde attirerait les passants, donc les clients, précisait-il. A son retour, il mettrait nos rapports bien en place. Mais Arsène ne revint pas le jour dit. Marilou réalisa qu’elle avait désormais, en l’absence de son mari, une bouche de plus à nourrir.
Dans son stalag polonais, Arsène se tourmentait à la pensée d’avoir laissé sa femme, ses deux enfants et Henri, plongés dans la tourmente de la guerre. Arsène avait bien raison de s’en faire, mais pas pour sa femme qui sût faire face, mais pour Henri, qui n’était pas le cadeau qu’il croyait nous avoir fait.
Au début, pour Jacques et moi ce futur demi-frère était effectivement un aîné fascinant. Toujours déconcertant mais plein de charme. Il sidérait par son assurance et son caractère indépendant. Comme un vrai prestidigitateur, il nous faisait des tours de cartes et de foulards changeant de couleurs entre ses mains. Il savait affronter et calmer les chiens furieux, chasser les rats du hangar grâce à son lance-pierre, faire d’incroyables acrobaties sur un vélo. Il était éblouissant Par contre, en aparté, il ne se privait de critiquer la baraque en bois, la nourriture rationnée, le travail à faire, notre obéissance aux deux femmes. Interloqués, ces remarques nous heurtaient mais, il nous faut bien en convenir, leur non-conformisme ne nous déplaisait pas.
Arsène avait prévu d’installer le lit de notre futur demi-frère dans son petit bureau dont les fenêtres donnaient sur le carrefour. Henri en quelques jours, découvrit la vie du quartier et les personnalités qui y résidaient. Il sut bientôt mieux que nous leurs habitudes. Il nous révéla des détails de leur comportement que personne ne soupçonnait.
Dés le début, notre surprise fut grande de découvrir que ses extravagances amusaient nos voisins. Galland, le patron de l’hôtel Monaco, Vandezande, le marchand de couleurs et sa femme, la marchande de journaux et son fils, appréciaient sa gaieté si communicative. Il savait faire rire. En ces temps dramatiques, un amuseur était sans doute un sourire inattendu, un dérivatif appréciable.
La guerre, qui était l’angoissante préoccupation des adultes, laissait Henri indifférent. Leur inquiétude ne le touchait pas. Il pensait avoir vécu de plus mauvais moments dans sa vie. Seul comptait maintenant son sentiment de liberté, de son plaisir - tout nouveau pour lui - de vivre en transgressant en toute quiétude les règles du vivre ensemble. Lui qui avait souffert de la discipline stricte de l’orphelinat, il aimait tester les résistances d’autrui. Découvrir jusqu’où ne pas aller trop loin. « C’est de son âge », disaient Galland et Vandezande. En temps ordinaire, Marilou aurait pu en convenir, mais malheureusement ce n’était plus le moment de faire de la psychologie sociale.
Finalement, Suzanne et Marilou décrétèrent qu’il était un enfant trop sauvage, trop mal élevé pour qu’elles s’en embarrassent. On ignorait le sort d’Arsène. Il fallait décider sans lui.
De leur déception, elles avisèrent l’adolescent, et surtout de l’impossibilité pour Marilou, d’assumer la promesse d’Arsène. Son retour en orphelinat était désormais programmé.
Depuis, il travaillait sans mot dire, effectuant les diverses taches qui lui étaient assignées par notre mère, mais sans grande conviction et rarement en temps voulu. Marilou se renfrogna et lui fit les remarques qui s’imposaient. Elle s’efforçait bien sûr de ne pas reporter sur Henri les reproches, qu’elle nourrissait au fond d’elle-même envers son inconséquent mari. L’Arche de Noé sans Noé, tel était le problème. Ajoutons que le gamin censé l’aider était d’un piètre secours. A vrai dire, pour Marilou, il n’était encore qu’une préoccupation seconde. Elle avait un problème à résoudre : gagner suffisamment d’argent pour faire bouillir la marmite...
L’avance allemande et l’exode qui s’en suivit, repoussèrent d’autant les démarches auprès de l’Assistance Publique pour réintégrer l’adolescent dans son orphelinat. Un répit qui me semblait pouvoir encore changer ce qui avait été décidé. Mais Henri restait persuadé que rien ne leur ferait changer d’avis, la décision ne serait pas rapportée.
Il fit avec nous le pénible trajet vers le trou perdu. Il prit sans mot dire sa part du fardeau mais il n’était plus le même. Silencieux devant les adultes, il donnait l’impression d’être déjà ailleurs. Devant les enfants, par contre, il exprimait sa mauvaise humeur et proférait quelques vagues menaces.
Dés notre arrivée dans le trou, les Reynier trouvèrent un fermier qui accepta d’héberger Henri et de le nourrir en échange de quelques travaux à sa portée.
La liste en était assez longue :
- participer aux moissons qui étaient très en retard, aux fenaisons restées en suspens,
- couper du bois pour l’hiver,
- nettoyer l’étable,
- mener le troupeau dans la prairie le matin, le rentrer le soir, ainsi que les truies qui pataugeaient des heures durant dans la mare boueuse.
Le temps de souffler devait lui manquer…
Le fermier n’était pas conciliant, il ne lui laissait rien passer ; Henri n’en pouvait plus de ses critiques. Harassé le jour, il rêvait la nuit de s’évader de cette galère...
Il ruminait une riposte.
Une nuit, profitant du sommeil des fermiers, il se glissa hors de la grange où il avait son grabat et courût vers le champ voisin. Des bottes de foin, espacées les unes des autres, devaient le lendemain, dés l’aube, être réunies en meule. Il sortit des allumettes de sa poche et courant de botte en botte, fit le feu de joie dont il avait rêvé.
Des sentinelles allemandes repérèrent ces signaux suspects. Ils supposèrent la présence d’un commando de la perfide Albion, cherchant à communiquer avec quelques navires en approche ou grâce à ces feux d’offrir un terrain d’atterrissage improvisé à un avion ennemi.
Un escadron motorisé fonça vers cette poche de résistance. Leur déception fut grande quand devant leurs mitraillettes pointées ils ne trouvèrent qu’une famille de paysans, tremblant de peur devant cette manifestation de force et de fureur devant l’insondable idiotie d'Henri. Les papiers d’identité furent réclamés et des explications exigées. Heureusement le péquenot était sur la liste des partisans de la sécession, donc sans conteste un sympathisant actif de la grande Allemagne, qui en soutenait l’idée. Le lieutenant, exécutant les ordres de l’État Major, considéra cette famille effondrée, ce gamin penaud et les petits tas de cendres disposés n’importe comment sur un terrain si petit qu’il ne pouvait ni à servir aux parachutages d’armes, ni être propice à des parachutages de commando. Le manque de survol d’avions ennemis décelé par les efficaces radars de l’armée teutonne le confirma. Il ne pouvait donc qu’ignorer l’incident et la motivation loufoque de l’adolescent.
Suivant les ordres de Berlin, le lieutenant jugea que ce garnement n’était pas un ennemi bien redoutable, et après semonce au fermier pour ce laisser-aller inadmissible dans la formation de son commis, donna ordre de se replier. Sa mansuétude fit sa bonne réputation dans son régiment et sans doute reçut-il les félicitations de sa hiérarchie pour l’application sagace des consignes du machiavélique Goebbels, responsable de la propagande nazie.
Le lendemain, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre dans le hameau, puis au-delà. L’opprobre allait s’abattre sur nous. Nous refîmes valises et ballots et sans plus attendre nous repartîmes pour Paris.
Retour à Vincennes.
Arrivés sans encombre à Vincennes, nous entrâmes dans la rue Joseph Gaillard qui, miracle, n’avait pas changé. Aucun immeuble délabré, aucune villa incendiée, notre baraque telle qu’elle était à notre départ.
Le grand Vandezande, dans sa traditionnelle blouse grise, debout devant la porte de son magasin de couleurs, sa petite femme derrière lui avec son éternel petit chignon noué à l’arrière de sa tête, le corpulent Galland, son embonpoint inchangé, son tablier de cuir noir, son auvergnate grosse moustache blanche et sa voix de stentor, debout au milieu des tables de la terrasse, nous accueillirent en souriant. Comme j’avais en bandoulière les cinq masques à gaz, on me moqua gentiment : « Au moins toi, tu ne risquais rien ! » Ce qui déclencha le célèbre rire de Galland, rire que mon père comparait à un sac de noix dévalant les escaliers des cinq étages de l’hôtel Monaco.
Nous étions de retour chez nous.
A Henri, les voisins voulaient faire la fête. Ils attendaient un mot piquant, une grimace, une pitrerie, une pirouette. Sans un regard pour personne, II s’écarta…
Depuis notre retour, l’orphelin nous évitait, restait distant, sans mot dire. Il répondait à Marilou par monosyllabes. Il accomplissait les tâches qu’elle lui donnait à faire sans maugréer. Quelques jours s’écoulèrent sans qu’il change d’humeur.
Les Reynier à leur tour étaient réapparus. Quelques conciliabules eurent lieu en dehors des enfants, mais chacun savaient que l’on parlait des conséquences qu’avait entraînées l’incendie, du fermier qui voulait porter plainte, des critiques virulentes des Bretons de tous bords, qu’ils soient collabos ou résistants, de l’orphelinat contacté qui n’avait pas encore répondu… Les oreilles du fautif devaient siffler.
Paul Reynier avait repris contact avec l’entreprise qui l’employait. Il allait pouvoir retrouver son atelier, ses compagnons et leur conter les péripéties de notre exode. Il enfourcherait comme d’habitude sa bicyclette qu’il garait la nuit sous notre hangar et gagnerait Bobigny dés l’aube. Mais, surprise, le lendemain matin, son vélo avait disparu. Paul réveilla Marilou en jurant, réclama sa bécane… L’absence d’Henri immédiatement constatée, le doute n’était guère permis : il avait choisi la liberté. Il s’était enfui sans même se soucier d’une direction à prendre. Il avait raflé quelques sous dans la caisse, emmené quelques vêtements, une ou deux boites de conserve et le pain restant de la veille.
A midi, il n’était pas rentré. Marilou inquiète et partagée - car peut-être aussi vaguement soulagée - signala cette fugue probable, une absence en tout cas anormale, au commissariat et à la gendarmerie.
Le lendemain soir, on frappa à la porte. Sur le trottoir, nous le vîmes, tenant d’une main le guidon du vélo, étroitement encadré de deux gendarmes. La visière de sa casquette rabattue, il évitait nos regards et restait silencieux malgré nos questions. Un des gendarmes expliqua qu’Henri avait été arrêté sur une route de Seine et Marne, à un barrage routier mis en place depuis l’Armistice. On n’avait pas trouvé sur lui de papier d’identité. Il avait refusé de donner notre adresse. Sa disparition heureusement signalée avait permis, par recoupements, de l’identifier.
Cette fois, l’urgence fut reconnue par l’Assistance Publique. En décembre, quelqu’un vint le récupérer.
Quand notre père revint s’il reconnut que Marilou et Suzon, avaient agi avec bon sens, vu les circonstances, je ne suis pas certain qu’il n’ait pas regretté de n’avoir pu tenir la promesse qu’il avait faite à son protégé. Il acceptait le fait accompli, mais sans se convaincre que l’adolescent était la cause perdue d’avance qu’on lui décrivait.
Après l’Exode…
Après l’Exode, l’épisode Henri qui avait duré sept mois et l’absence de notre père prisonnier de guerre en Pologne, ce sont les restrictions et l’argent qui commençait à manquer qui préoccupèrent Marilou. La mine soucieuse de notre mère nous intriguait. Suzanne et elle échangeaient leurs idées pour résoudre ce problème. A vrai dire la solution était simple : ou bien faire des ménages chez des particuliers, trouver du travail dans une usine ou dans une petite entreprise qui accepteraient d’engager une ouvrière analphabète ou bien, tout bonnement, continuer la vente sur les marchés qu’avait effectuée Arsène.
La métamorphose
Si elle ne pouvait pas s’occuper de l’entretien des jardins et encore moins de leur création, par contre elle pensait que le commerce des graines, celui des petits plants en « clayette » voire celui des plantes d’appartement en pots, était tout compte fait, à sa portée. Suzanne l’y encouragea et lui prêta sans doute de quoi acheter les produits aux grossistes grainetiers et aux horticulteurs de la Halle aux fleurs.
Marilou s’arma de courage et, dés cinq heures du matin, elle empoigna les bras de la charrette pour se rendre aux Halles. Elle en revint deux heures et demie après la carriole remplie. A peine arrivée, elle repartit pour exposer l’ensemble sur le marché de la rue de Fontenay, à deux pas de la Mairie de Vincennes. L‘expérience se révéla modeste, mais à tout bien considérer, si l’on tenait compte du traumatisme que la présence allemande provoquait, de la frilosité des Vincennois à dépenser alors que l’avenir était si incertain, le résultat selon les deux femmes restait quand même prometteur.
Un courrier en provenance d’un stalag arriva milieu juillet qui rassura sur le sort de notre père. Écrite le 17 juin, elle indiquait qu’il était prisonnier quelque part dans la Grande Allemagne, mais il se portait bien.
Il reçut notre réponse, datée du 27 juillet, un mois plus tard.
Marilou avait pris de l’assurance. Sa place définie sur les marchés, les passants commençaient à la connaître. Elle arborait le sourire commercial qui s’imposait, interpellait les passants avec beaucoup de naturel et vantait sa marchandise sans complexe. Elle découvrait ce qu’elle n’avait pas cru possible : elle pouvait faire ce qu’Arsène avait fait ! Elle s’enhardit et comme lui elle ferait, en plus du marché de Vincennes, celui dominicale de la rue Roublot à Fontenay-sous-Bois, et comme lui elle tenterait celui du samedi de la place Diderot. Pour ce dernier malgré ses efforts, elle dut renoncer, il était en effet aussi fatiguant et beaucoup moins rentable que les deux autres.
En dehors des marchés, elle vendait à la clientèle du quartier. Vint un jour où elle décida de faire elle-même quelques plantations pour les vendre avec plus de profit….
Le soir, elle était évidemment éreintée. Ajoutons qu’elle avait, comme tout le monde, à chercher de quoi manger – ce qui n’était pas chose facile – puis de cuisiner un frugal repas pour sa petite famille. Certes, Suzanne et Jeannette l’avaient aidée, mais quand même...
Suzanne est retournée à Vichy
En décembre, Suzanne n’était d’ailleurs plus avec nous. Elle ne pouvait rester, elle avait dû penser à son avenir…
Elle avait rejoint le Docteur Henri Rosanoff, qui, dans la fin des années 30, lui avait fait la cour. Il avait souhaité devenir son compagnon (genre grand ami de « cœur » à défaut d’époux tendre car malheureusement, disait-elle, il était déjà marié et ne pouvait pas divorcer). En allant prendre sa cure thermale à Vichy, elle l’avait consulté.
Henri Rosanoff avait été séduit par son minois, ses formes, son élégance, ses manières, sa gentillesse et l’admiration qu’il avait lue dans ses yeux.
De son côté, Suzanne, très flattée de l’intérêt que cet homme de culture lui portait, ne se formalisa pas de leur différence d’âge. Il accusait vingt ans de plus qu’elle.
Elle vécut de manière très proche avec lui, mais jamais sous le même toit.
Elle l’aimait. Preuve en est sa fidélité et les efforts qu’elle déploya durant les années terribles pendant lesquelles les lois scandaleuses contre les juifs, furent décrétées par Vichy.
Elle le seconda tout au long de sa clandestinité.
La charrette
Comme j’allais atteindre mes onze ans, ma mère décida de me mettre à contribution pour l’assister aux Halles aux Fleurs. Elle avait besoin de quelqu’un pour surveiller les achats effectués et délicatement placés dans la charrette, pendant qu’elle allait dans les travées à la recherche des cagettes de plants de salades, de tomates, de choux, de pommes de terre, sans oublier les paquets de semence réclamés par les jardiniers amateurs, tous soucieux de palier à la disette. A la Toussaint, elle ajouta des chrysanthèmes, puis tout au long de l’année des géraniums, des plantes de cimetière que la mélancolie des femmes en noir entraînait.
A l’aller, la charrette vide, le couvre-feu à peine levé, j’empoignais les brancards et avec une exaltation cachée, je menais la carriole vers le centre de Paris. Pour ne pas manquer la première heure de classe, il nous fallait quelques fois partir plus tôt. C’est avec plaisir et sans effort que j’effectuais le trajet. Je forçais l’allure dans les pentes descendantes de la rue du Faubourg Saint Antoine et de la rue de Rivoli. Ma mère, sur le côté de la charrette, la main posée sur le brancard, m’aidait dans les courtes montées et freinait dans les descentes. Quand je tournais la tête vers elle, un sourire complice éclairait son visage. La rue déserte et à peine éclairée, les grandes roues résonnant sur les pavés, nous étions seuls dans la nuit, l’un à côté de l’autre. Entre la mère et son fils surgissait une sensation si intense de proximité que je ne l’ai jamais oublié.
Les retours, par contre, se révélaient moins plaisants. La carriole était pleine et les montées plus ardues à parcourir, les descentes plus pénibles à maîtriser. Le harnais passé autour des épaules, je tirais en m’agrippant aux bras de la charrette. A l’arrière ma mère poussait ou retenait. Malgré l’aube hivernale, nous étions en sueur, le souffle court, les bras douloureux à force d’être crispés…
Un jour, au moment de revenir à Vincennes, Marilou fut retardée par une commande au paiement durement négocié. Le temps était compté. C’était jour d’école. Avec son accord, je commençais à progresser sur le chemin du retour. Sans difficulté rue de Rivoli et un effort plus accentué et j’atteignis le rond point de la Bastille où je m’arrêtais pour l’attendre. Plusieurs minutes s’écoulèrent et ne la voyant pas venir, je repris le harnais, serrait les brancards avec énergie pour m’engager dans la rue du Faubourg Saint Antoine. Je m’arrêtais à côté de l’Hôpital, juste avant la longue montée qui débouche place de la Nation.
J’espérais la voir surgir, heureuse de mes efforts et confuse de son retard. Mais l’heure de l’école se rapprochait de plus en plus. Que faire ? Sans trop réfléchir, je décidais de me remettre en route, malgré la difficulté à surmonter. A vrai dire, une demi-journée sans école n’était pas pour me déplaire. Non avouée, ma motivation résidait plus dans l’exploit à accomplir et à s’en faire applaudir.
Harnais tendu à m’en faire aux épaules, doigts fermement agrippés, je commençais l’ascension. J’avançais lentement, mais pas trop car l’élan m’était nécessaire pour n’être pas stoppé et tiré en arrière par le poids. Je m’efforçais d’accélérer. Du coin de l’œil, à mi-parcours, je remarquai sur le trottoir un couple de quinquagénaires qui semblait étonné par le spectacle. Je les entendis commenter mes efforts, mon jeune âge, ma silhouette longiligne, la vieille charrette et son fardeau fleuri. Au début, le propos était plutôt flatteur, la suite dont tout d’abord je ne savais que penser en fait ne l’était pas. En substance cela disait la dureté de ces temps tourmentés, le dénuement des petites gens, l’enfance malheureuse, ces enfants graciles, émaciés, exploité par des parents sûrement abusifs. Cela leur faisait vraiment « peine à voir »… Des bourgeois, le cœur sur la main, à qui l’idée de prêter main forte n’effleura pas. Une sorte de colère m’envahit et aiguillonné continuait mon parcours exténuant.
Tout à coup, le fardeau s’allégea. Mère m’avait enfin rejointe ! Mais ce fut une voix d’homme, grave avec les accents traînants d’un Parigot des faubourgs, qui dit : « Vas-y p’tit ! T’arrêtes pas…»
Arrivés sur la place de la Nation, au travers du chargement de fleurs. La voix me souhaita bon courage et meilleur chemin. Je m’arrêtais pour le remercier. Il était déjà parti, courant pour s’engouffrer dans la bouche de métro. Je ne distinguai que le dos d’une silhouette en bleus de travail, en casquette, avec une musette en bandoulière.
Deux kilomètres restaient à parcourir, mère n’apparaissait toujours pas. Je commençais à m’inquiéter. Je me décidai à rentrer. Une avenue et quelques rues sans dénivellation importante… Trois quarts d’heure suffirent pour me retrouver devant notre barrière encore fermée.
J’étais essoufflé, je flageolais sur mes jambes, mes bras fourbus étaient sans force. J’arrêtai la charrette le long du trottoir. Retenant d’une main tremblante le brancard de droite, je tentai, à demi retourné, de décrocher la chaîne qui en libérant de la main gauche les chambrières mobiles allaient assurer la stabilité de cette foutue carriole.
Au moment même où la chaîne se détachait, je lâchais une seconde trop tôt le brancard de droite. La chambrière arrière resta à mi-course et la charrette bascula. Dans le ruisseau et sur la chaussée, la précieuse cargaison se répandit en un amas confus. J’étais atterré. Des sanglots spasmodiques impossibles à contenir et des larmes me liquéfiaient. Consterné, je détaillai le désastre, les pots cassés, les tiges brisées ou tordues, les pétales épars tachés de terre. L’angoisse et la honte accéléraient mes battements de cœur…
Qu’allait dire Maman ? La réponse ne tarda pas. Levant les yeux, je la vis à vingt mètres à peine, courant au milieu de la rue, les traits décomposés et les cheveux en bataille.
Maman passa l’éponge. Je suppose qu’elle prit conscience que sa responsabilité n’était pas absente dans cette catastrophe. Et depuis l’un à côté de l’autre, marchant du même pas, nous reprîmes la charrette pour aller aux Halles et au Quai aux Fleurs.
Puis elle s’avisa que ma participation s’imposait également pour le transport, l’installation des graines et des plantes sur les marchés.
Elle venait me réveiller et dans la cuisine me servait le petit déjeuner que j’avalais sans perdre de temps. Il n’était pas question de s’éterniser, il fallait charger aussi vite que possible. Les placiers du marché n’attendaient que l’occasion d’un retard pour céder notre emplacement à un autre camelot.
Elle considérait cette tache qu’elle imposait comme allant de soi. Il n’y avait pas de quoi faire une montagne de compliments pour l’aide apportée… Cela dit, je savais grâce à son attitude qu’elle avait confiance en moi. Une complicité s’était à nouveau établie.
Le retour d’Arsène
En juillet 1941, notre père revint de captivité. Le chaleureux accueil des amis, des voisins, des vieux clients, des membres proches ou éloignés de la famille lui fit gommer progressivement le pénible souvenir de ses quatorze mois de stalag. Bien que paradoxalement, il ait aussi hâte de conter aux anciens combattants les affres de ces longs mois de détention qu’en droit il n’aurait jamais dû connaître.
Il était partagé entre ressasser le sort injuste de son emprisonnement et se concentrer sur la reprise en mains de sa petite entreprise. Il disait avoir un ou deux projets pour atténuer les rigueurs du rationnement. C’était tout simple. Il suffisait de reprendre contact avec ses anciens fournisseurs, les interroger sur ce qu’il convenait de privilégier comme activités et en conséquence de s’organiser avec eux. Mais, comme on sait, les conseillers ne sont pas les prêteurs…
C’est alors, qu’il découvrit que durant son absence quelque chose avait changé : sa femme n’était plus la même. D’un côté, Marilou semblait plus proche de lui, plus tendre, à nouveau amoureuse. Malgré leur âge, leurs ébats portèrent fruit : un enfant allait naître ! Le vieux médecin de famille les avait rassurés : cette naissance serait sans risque et, ce qui plus est, Marilou en sortirait rajeunie, son corps revivifié.
Une tendresse mutuelle illuminait à nouveau leurs rapports. Néanmoins subsistaient d’anciens désaccords que notre père jugeait véniels et que notre mère considérait essentiels. L’athéisme de l’un choquait toujours les croyances de l’autre.
Le choix du prénom du futur nouveau-né fut l’occasion d’une de ces traditionnelles confrontations. Arc-boutés sur leurs positions respectives, ils admirent que cette dissension devait rester discrète. (voir 1 en bas de page)
Un autre aspect de l’évolution du comportement de son épouse le surprit plus encore. Il avait laissé une femme centrée sur le noyau familial, assez indifférente aux problèmes professionnels de son homme. En rentrant du stalag, il trouva une femme active, sur d’elle-même, sachant vendre, affirmant par ses résultats son savoir-faire commercial. Avant la guerre, elle se contentait d’être « la femme d’Arsène ». Elle le secondait dans la mesure de ses moyens. Elle lui rendait service, avec le souci de rester à sa place, c’est à dire dans ce rôle secondaire de mère et d’épouse. Une frustration à peine consciente, mais accentuée par son illettrisme difficile à cacher aux amis d’Arsène la marginalisaient Certes, ils s’aimaient comme la majorité des couples de l’époque, trouvant naturel que l’épouse assume les vertus domestiques et l’éducation des enfants, pendant que le mari se consacrait à la tache prééminente de gagner l’argent de la famille.
Après l’exode et dès son retour à Vincennes, elle acquit en très peu de temps les qualités nécessaires à la conduite de l’entreprise. Nous l’avons évoqué plus haut, sa réussite à force de travail et d’initiatives commerciales affirma sa compétence. Sans même en prendre une claire conscience, car elle se disait toujours attachée aux vieux principes imposés au « deuxième sexe », elle avait en réalité changé de statut.
Déconcerté, Arsène dut convenir que sa Marilou, parce que plus libérée que lui dans son rapport avec la clientèle, savait par son boniment attirer « le chaland qui passe ».
Il s’inquiétait des conseils techniques toujours approximatifs, voire erronés, qu’elle prodiguait aux acheteurs. Mais il s’aperçut que grâce à sa faconde, les clients prenaient pour argent comptant ses réponses. Elle s’était fait une clientèle assidue et plus large que celle qu’il avait connu. Elle fit valoir pour le rassurer à défaut de le convaincre que la curiosité d’un client obligeait d’affirmer le savoir du vendeur. Juste ou faux, le conseil énoncé suffisait au client qui de toute façon n’y connaissait rien. Arsène ironisa sur le nom d’une poire dont elle avait sans hésitation gratifié un chrysanthème. Le client qui effectivement n’avait aucune connaissance en la matière, acheta la baptisée d’une appellation fruitée pour fleurir la tombe de sa femme. Depuis la « William » est resté célèbre dans notre famille.
Arsène se réserva la production des petits plants à repiquer puis, taille atteinte, à mettre en terre. Fleurs et surtout légumes. Les restrictions alimentaires et les tickets de rationnement créaient des besoins nouveaux, il fallait développer la surface potagère, sans abandonner la florale. Un vrai travail de jardinier, qui nécessitait des connaissances horticoles et maraîchères pour lui et pour Marilou une activité marchande dans laquelle elle excellait. Ainsi chacun avait son rôle à jouer.
Pierre Levallois le 12/08/2006
1 Tout imprégné de la modernité des années 30, notre père voulait, le prénommer « Max ». Notre mère se récria aussitôt. Un mot imprononçable pour Marilou, elle exagérait sans doute. « Masque » était prononçable, arguait-elle, mais ce n’était pas un prénom. Je me souviens d’être intervenu pour signaler l’origine biblique des noms de baptême qu’ils avaient retenus pour mon frère et moi. Je suggérai « Jean » et, bien sûr, elle préféra.